Une jeune héroïne
Par Michel Racicot
À Cowansville, le 25 novembre 1911, la jeune Doris Lewis, fille du révérend Wiliam P.R. Lewis, recteur des églises anglicanes de Cowansville et de Sweetsburg, posa un geste héroïque, au risque de sa propre vie, en sauvant d'une noyade certaine le petit Benjamin Draper, fils du bijoutier Frank E. Draper, également de Cowansville.
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Doris Lewis lors de la colation des grades en 1915 |
En ce beau samedi après-midi, Benny Draper, 7 ans, patine avec ses amis sur la rivière Yamaska près du pont de la rue James, que l'on surnommait le « upper bridge », lorsque soudainement la glace cède sous son poids et Benny se retrouve dans cinq pieds d’eau. Se débattant désespérément, il réussit à sortir la tête de l'eau pendant quelques secondes et à crier au secours. Entendant ses cris, la jeune Doris Lewis, 13 ans, accourt rapidement pour l’aider. Elle lui présente d’abord un bâton de hockey, mais Benny est déjà trop engourdi pour le saisir. Alors, Doris se couche sur la glace, rampe doucement vers le trou, mais la glace cède de nouveau et elle glisse dans l’eau. Ne cédant pas à la panique, Doris nage vers Benny, réussit à l’attraper par son manteau et à lui sortir la tête hors de l’eau. Ne mesurant que cinq pieds et trois pouces, Doris ne peut le hisser hors de l’eau. Tout en tenant solidement Benny, elle se déplace vers un endroit où l’eau est un peu moins profonde et attend les secours.
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" Upper bridge ": pont de la rue James en 1909 |
Voyant cela, les autres jeunes patinent à toute vitesse vers le pont de la rue Sud, le « lower bridge », une distance de près d'un kilomètre. Plusieurs minutes s'écoulent avant qu’ils arrivent à ce pont et qu’ils puissent alerter un adulte. À cet endroit, Windsor V. Rice, commis à l'emploi de la banque Eastern Townships, succursale de Cowansville, profite d'une journée de congé en patinant sur la rivière. Il voit arriver les enfants qui gesticulent et crient à tue-tête. Sans hésiter, Rice patine à toute vitesse vers les lieux de la tragédie et réussit à sortir les deux jeunes de l’eau. Dix minutes se sont déjà écoulées depuis que Benny s'est enfoncé sous la glace. Doris est inconsciente lorsque Rice la sort de l’eau, mais elle tient toujours fermement Benny réussissant à lui maintenir la tête hors de l’eau. Doris est ranimée rapidement et les deux, quoique très gelés, n'ont aucune séquelle grave de leur mésaventure.
John Powell Noyes, un avocat qui demeure sur la rue Principale tout près de l'endroit où l'incident a lieu, apprend l’exploit de Doris et, avec l'aide de son collègue, le notaire P.C. Duboyce, informe la Commission du Carnegie Hero Fund de Pittsburgh en Pennsylvanie, des faits de ce sauvetage. Cette fondation, établie en 1904 par un industriel et philanthrope, Andrew Carnegie, à la suite d’une tragédie minière, sert à reconnaître et récompenser des actes de bravoure au Canada et aux États-Unis.
Le 1 er janvier 1913, Doris Lewis reçoit la médaille d'argent du Carnegie Hero Fund pour son acte héroïque ainsi qu’une bourse de 2 000 $. Tandis que Windsor Rice se voit remettre un certificat de cette même fondation en reconnaissance de son geste de bravoure de sortir les deux jeunes de l'eau et les sauver d'une noyade certaine.
La Commission du Carnegie Hero Fund existe toujours de nos jours et depuis sa fondation en 1904, soixante-cinq Québécois et Québécoises ont reçu une médaille de bravoure de cet organisme. Selon les statuts de la Fondation, ce n'est pas le sauvetage en lui-même, mais l'action de sauver « caractérisée par un comportement héroïque évident » qui est récompensée. Le sauveteur doit avoir mis sa propre vie en danger pour sauver la vie d'une autre personne. C'est ce geste héroïque que la jeune Doris Lewis posa en ce beau samedi après-midi du 25 novembre 1911, en sauvant de la noyade le petit Benny Draper au risque de sa propre vie.
John P. Noyes, l'instigateur de la démarche auprès du Carnegie Hero Fund, fut un personnage très influent et bien connu de notre région. Originaire de Potton, il s'était établi à Waterloo dès son entrée au barreau. En plus d'exercer sa profession d'avocat, il fut éditeur et copropriétaire du journal hebdomadaire Waterloo Advertiser pendant près de 10 ans. Très intéressé à l'histoire, il est l'auteur de plusieurs articles et livres portant sur l'histoire de notre région dont The Canadian Loyalists and early settlers in the District of Bedford (1900), ainsi que Sketches of Some Early Shefford Pioneers (1905). Il fut aussi le deuxième président de la Société d’histoire du Comté de Missisquoi. Au moment de cet évènement du 25 novembre 1911, Noyes occupe le poste de protonotaire du District de Bedford et demeure dans une très belle et grande maison, voisine de nos jours de la Maison Bruck, sur la rue Principale à Cowansville.