De la Suisse à Sutton, à la recherche de la félicité
Lorsqu'on me communique le thème du journal, « La félicité », je pense immédiatement à elle. C'est l'histoire de cette Suttonoise d'adoption, si impliquée dans sa communauté, qu'il me faut raconter.
Je m'assois dans son salon. Tout est calme. Le silence nous enveloppe. Les grandes fenêtres s'ouvrent sur les champs et sur le profil des montagnes qui nous entourent. De l'autre côté du mur, ses petits-enfants s'amusent doucement. Claudine Francey, la maîtresse des lieux, respire la félicité, ce bonheur calme et durable. Sa vie, les choix qu'elle a faits, l'ont été dans la recherche constante de cet état. Mais cela ne signifie pas que sa vie ait été un long fleuve tranquille… au contraire! Je suis en présence d'une aventurière qui a quitté sa Suisse natale pour se bâtir une vie ici, dans notre belle région, en compagnie de celui qui allait devenir son mari. Pour cette amoureuse des montagnes et du chant, tout a commencé par là et l'impression de félicité qu'elle dégage vient sans doute du fait que ces deux passions sont encore si présentes dans sa vie.
Alors citoyenne du canton de Vaud, en Suisse romande, c'est par le biais du chant que Claudine rencontre son fiancé, Marc Francey, un résidant d'un village voisin. Il fait partie de la même chorale que sa tante. Leur amour naît au gré de spectacles de théâtre et de chant, qu'ils affectionnent tous les deux. Ils étudient pour devenir enseignants, mais ils ont aussi une autre passion commune : l'agriculture, la vie sur une ferme. Ayant acquis la certitude qu'ils partageront un avenir commun, ils recherchent la ferme où ils pourront construire cet avenir. Leur rêve ne peut malheureusement prendre forme en Suisse puisque les fermes, très recherchées, n'y sont accessibles qu'aux enfants d'agriculteurs, ce qu'ils ne sont pas. Ils se tournent d'abord vers la France où leur domaine de rêve, au milieu des vignes et des montagnes des Pyrénées, leur échappe de peu. Le propriétaire aura changé d'idée à la dernière minute. Amèrement déçus, une autre idée prend forme : celle de tenter leur chance au Québec, là où les terres agricoles à prix raisonnable, abondent. Ils n'ont aucune famille au Canada. Un lointain ami de la famille, installé à Chicoutimi, leur servira d'intermédiaire et saura les intéresser à ce projet. Le Québec les attire puisqu'ils sont francophones. Leur projet se concrétise peu à peu, au grand dam de leurs parents respectifs, malheureux à l'idée de perdre leurs enfants qui partiront vivre si loin, au milieu des forêts…
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Claudine et Marc |
Marc décroche un contrat dans une ferme de la région de Huntingdon et traverse enfin l'Atlantique, à bord d'un navire. Le travail lui plaît, mais la région manque de montagnes, celles dont il a besoin et qui lui rappelleront sa région natale. Un agent du Canadien Pacifique lui fait découvrir la région de Sutton. Il lui explique que plusieurs Suisses et autres Européens y habitent déjà. Marc a le coup de foudre! C'est décidé : c'est là qu'ils s'établiront. Il ne reste qu'à trouver la ferme de ses rêves et à faire venir sa douce!
LA ferme, il la trouvera sur le chemin Perkins, à Sutton. Elle est déjà centenaire : elle a donc du cachet! Le propriétaire de l'époque, le père Dubuc, y entraîne des chevaux pour la course. Mais surtout, la ferme fait face aux monts Sutton et aux montagnes du Vermont : la vue y est magnifique. Voilà une première étape de complétée. Maintenant, il pourra faire venir sa fiancée, Claudine, qui l'attend toujours en Suisse où elle enseigne déjà dans une école. Les formalités d'immigration et d'obtention du permis de mariage sont compliquées. L'attente est longue pour les deux jeunes amoureux séparés par un océan.
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La ferme Francey à Sutton |
Claudine commence finalement le voyage au printemps 1949, via Paris, jusqu'à Liverpool, où elle entame sa traversée vers Montréal, laissant derrière elle sa famille et ses amies. Celles-ci la trouvent bien courageuse de se lancer dans cette folle aventure, mais sa nouvelle vie l'y attend et elle se languit de retrouver son fiancé!
Marc la ramènera en train, à partir de Montréal, jusqu'à Sutton. Le temps des sucres se termine, mais on lui fera goûter aux dernières chaudières que l'on vient tout juste de ramasser. Le sirop est amer et elle peine à terminer ses « œufs dans le sirop », déçue de ne pas aimer ce sirop dont on lui a tant parlé... Il lui faudra goûter de nouveau, la saison suivante, afin de connaître la vraie douceur de ce produit et de l'aimer.
Malgré le dur labeur requis pour aménager la ferme à leur goût, alors qu'ils n'ont accès ni à l'eau courante ni à l'électricité, Marc et Claudine vivent la félicité qu'ils espéraient, entourés d'une belle nature et de voisins accueillants. Le jour, ils travaillent ensemble à la ferme, mais le soir, Claudine se rend à l'auberge de jeunesse du chemin Jordan pour coucher : c'est que Marc et Claudine ne sont toujours que fiancés, le permis de mariage se faisant attendre! Enfin, le curé leur fait signe que les papiers sont entre ses mains. La cérémonie de mariage a donc lieu dans l'heure suivante. Ils se font accompagner de leur voisin, le père Larouche et de sa fille aînée, Suzanne, puisque Mme Larouche se remet de son plus récent accouchement. C'est donc à quatre qu'ils se présentent chez le curé pour réaliser la dernière étape de leur plan. Déjà propriétaires d'une ferme au Québec, ça y est, ils sont maintenant mariés!
Pendant plus de dix ans, les Francey élèveront des vaches, des cochons, des poules, vendront des œufs, cueilleront des pommes, feront les sucres, etc. Ils seront parmi les premiers membres de la Coopérative de Granby. La vie est rude, mais ils sont heureux : ils sont là où ils veulent vivre et ils chantent. Claudine sera même fondatrice et directrice d'une chorale dont le répertoire était essentiellement composé de chants de compositeurs Européens. Le mal du pays, ils ne l'ont que très peu ressenti. Ils fréquenteront certaines familles suisses et européennes habitant la région, mais ils sont très proches de leurs voisins « pure laine », les Larouche. Comble de la félicité, ils sont fréquemment invités à chanter au sein de la chorale Larouche.
Les enfants tarderont à arriver, mais leur maison en sera quand même remplie, car ils tiendront un camp de vacances pour petits Montréalais et ceux de leurs familles demeurés en Suisse. Il y a de quoi occuper Marc, Claudine et les assistants qu'ils embaucheront avec la présence jusqu'à une vingtaine d'enfants à la fois! Les petits citadins y apprendront à faire les foins, à s'occuper des animaux de ferme, à faire le sucre ou à skier.
Viennent ensuite les enfants et la vie de famille intense. Les liens avec la famille élargie en Suisse, demeurés serrés, s'intensifient alors : on se visite de part et d'autre, permettant aux enfants Francey de se familiariser avec les racines suisses de leurs parents. Le mont Sutton sera omniprésent pour Marc et les enfants : il aura été un des premiers moniteurs de ski et les enfants, des clients assidus. Claudine les accompagne souvent, mais elle descend la montagne à pieds, sinon elle reste derrière, à la maison, pour souffler un peu!
Peu à peu, les activités de la ferme prennent moins de place et les Francey redeviennent professeurs. Marc initie la formation pour adultes à Cowansville, alors que Claudine enseigne au Collège St-Helen's, à Dunham, pendant dix ans. Elle se rappelle avec bonheur le trajet qu'elle empruntait pour se rendre travailler à Dunham, alors qu'elle se « perdait » dans les chemins de campagne aux paysages bucoliques …. Quelle félicité!! Claudine enseignera ensuite à la polyvalente de Cowansville pendant dix autres années. Elle y sera très active dans « les jeunesses musicales », et aura ainsi contribué à attirer des musiciens et chanteurs dans la région.
Le 29 octobre 1986, la vie s'arrête pour Claudine et les enfants quand Marc décède accidentellement au sommet du mont Sutton. Leur seule consolation : il était entouré de cette nature qu'il affectionnait tant. La période suivante est sombre. Puis, petit à petit, le bonheur tranquille reprend le dessus…. malgré le grand vide laissé par le départ de Marc.
Marc et Claudine auront constaté et participé aux importantes transformations vécues par le Québec depuis l'après-guerre. Ils auront contribué à enrichir notre région, notamment de leur culture, leur travail, leurs connaissances et leur amour de la nature et des arts.
Aujourd'hui, Claudine habite toujours à la ferme dont la maison a été séparée en deux. Elle occupe l'une des parties, alors que son fils Jean-Luc et sa famille occupent l'autre partie. Les éléments qui l'ont amenée à y vivre y sont toujours présents : l'immensité des paysages, l'absence de voisins immédiats, les belles forêts, les montagnes qui lui rappellent les « Dents du Midi » de son enfance, la paix et le silence. Certaines choses se sont même ajouté, pour son plus grand plaisir: la musique, le chant, la culture. Quoique toujours présents, ils occupent désormais une place importante dans la région et Claudine en profite à souhait.
La félicité, le bonheur calme, Claudine les vit depuis près de 58 ans, ici sur le chemin Perkins à Sutton. Je lui souhaite de vivre encore plusieurs grandes joies …
Sylvie Grégoire
Janvier 2007