Félicité sacrée ou profane?

Serge Gagné

Le Larousse définit la félicité comme un grand bonheur. Si la félicité n’a plus pour nous de sens, serait-ce que nous occultons les grands bonheurs au profit des petits? Dans Le Mythe de l’éternel retour (collection folioessais), le très réputé historien des religions Mircea Éliade vient nous aider à y voir clair. Mais, attention, Éliade n’est pas théologien. Il met simplement sa curiosité de chercheur et son talent à notre disposition.

Pour ce faire, l’auteur recule tout droit au sens archaïque (très ancien) du sentiment religieux. Pour le primitif, « qui n’était pas un pauvre animal à l’état sauvage », toute action a une signification qui dépasse sa compréhension et rejoint, donc, une autre réalité, une réalité qui lui échappe. Le primitif voit grand. Dans son esprit, les fleuves, les temples, les montagnes, les villes, les simples maisons ont des modèles célestes. Pour lui, « seul le Sacré est, crée et fait durer les choses ».

Tellement que « tout ce qui est fondé (c’est-à-dire, consciemment observé, organisé) est au Centre du monde ». C’est pourquoi les rites sont si importants : ils viennent suspendre le temps profane et la durée. Le temps rituel (celui du mariage, de la danse, etc.) coïncide avec le temps mythique du commencement. De même, le Nouvel An correspond à une nouvelle naissance, à une régénération du Temps, à la répétition de la Création. D’où la croyance au retour des morts à la vie et l’espoir en la résurrection.

À leur façon, les Hébreux et les Chrétiens viendront « simplifier » les choses, en quelque sorte. Pour eux, certes, l’avenir viendra régénérer le Temps, lui rendre sa pureté et son intégrité originelles. Mais ce sera par l’anéantissement des pécheurs, la résurrection des morts et la victoire de l’Éternité sur le Temps.

Cela n’empêchera cependant pas le monde moderne de s’accrocher aussi à des théories cycliques, en économie comme en philosophie. Dans les temps très anciens (ou chez les peuples encore primitifs), on n’avait d’autre choix que de s’enfermer dans un monde cyclique (terrestre et cosmologique, tout à la fois). Le retour moderne aux théories cycliques, fondées ou non, impliquera nécessairement une nouvelle orientation des esprits.

Accepterons-nous bêtement, en effet, les lourds pronostics des théoriciens, qui nous mèneront à une vie sous-humaine ou aux artifices de l’évasion? Pire encore, à la terreur quotidienne, même inconsciente?

Éliade conclut : « Seule la liberté créatrice est capable de défendre l’homme moderne contre la terreur de l’histoire : à savoir une liberté qui prend sa source et trouve sa garantie et son appui en Dieu ». Plus loin, il précise que cette liberté doit se manifester « dans le temps continu (au lieu du temps cyclique) », c’est-à-dire, dans un temps indéfini et non dans un temps décrété par d’autres. Croire en Dieu, ne serait-ce pas d’abord croire en la grandeur de l’homme et vice versa? Quoi qu’il en soit, il faut sauver le sacré en l’homme, c’est-à-dire, sa dignité.