Racines nourricières
Pour le mental, le présent est insaisissable. « Réfléchir » met en jeu un mécanisme comparable à la réflexion d'un objet dans un miroir et ce n'est sans doute pas par accident que nous devons à Descartes à la fois la formulation mathématique de la réflexion de la lumière et l'éloge de la pensée du célèbre « je pense donc je suis ». « Je pense, donc j'étais » eut été plus juste car, étant postérieure à l'expérience vivante qui l'a déclenchée, la pensée est en quelque sorte toujours une oraison funèbre. Quant au dictionnaire usuel, il est à l'expérience vibrante ce que la collection d'insectes épinglés est au hanneton et au papillon : un cimetière. De quelles envolées glorieuses rendait compte celui qui le premier a épinglé le mot « amour » entre « amortisseur » et « amovible »? Mémorisées sous forme de langue « vivante », les momies du dictionnaire attendent qu'on les sollicite pour témoigner d'un nouveau vécu. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et même quand on le dit « juste », le papillon du mot est toujours en retard.
Prenons le mot « félicité » qui, selon le petit Larousse, signifie « grand bonheur, contentement intérieur, béatitude » alors que le Petit Robert, généralement plus bavard, parle de « bonheur sans mélange, généralement calme et durable ». La pensée n'en connaît que le souvenir ou le désir et, oscillant de l'un à l'autre, elle tourne en rond comme dans les pages du dictionnaire. Félicité : voir bonheur; bonheur : voir contentement; contentement : voir félicité...

Ce que le dictionnaire usuel ne précise pas, c'est que le mot « félicité », comme son cousin « féminité », tire son sens d'une racine évoquant le mamelon et l'allaitement. Intimement associée à l'acte de nourrir ou d'être nourri, la félicité nous emplit chaque fois que nous « nourrissons » ce qui nous tient à coeur, un projet, une plante, un animal, un enfant ou que sais-je encore. Et c'est dans les moments de félicité que se vérifie le mieux l'impossibilité de nourrir sans être nourri en retour.
Le summum de la félicité est symbolisé dans le mythe judéo-chrétien par la combinaison a priori insolite de la virginité et de la maternité, métaphore qui soulève l'ironie lorsque de vieux comptes restent à régler avec une éducation religieuse où le biberon du catéchisme remplaçait la mamelle de l'expérience directe du sacré. La virginité féconde dont il est question n'a pourtant rien à voir avec le pucelage : elle signifie que l'être humain, homme ou femme, pour être fertile à un niveau essentiel, n'a pas à chercher dans l'autre, en particulier dans l'autre sexe, un complément qui lui ferait défaut. Rilke, grand poète du rapport avec l'invisible, affirme ainsi dans ses Lettres à un jeune poète : « Tout est peut-être régi par une vaste maternité [...] le grand renouvellement du monde tiendra sans doute en ceci : l'homme et la femme, libérés de toutes leurs erreurs, de toutes leurs difficultés, ne se rechercheront plus comme des contraires, mais comme des frères et soeurs, comme des proches. Ils uniront leurs humanités pour supporter ensemble, gravement, patiemment, le poids de la chair difficile qui leur a été donnée. »
La notion de « sexe opposé » et ses corollaires que sont la guerre des sexes et la quête de l'alter ego prennent ainsi fin dans le mariage intérieur représenté par la Vierge-Mère de la belle histoire dont le poète biblique a souligné la félicité en mettant sur ses lèvres un chant d'allégresse : « Magnificat, mon esprit tressaille de joie... ». C'est dans la félicité que l'Humain découvre sa fertilité intérieure.
Libérés du dictionnaire des bondieuseries et ouverts à la fécondation du sens, relisons Angelus Silesius, messager de l'invisible à l'aube du siècle dit « des lumières » : « Il faut que je sois Marie et donne le jour à Dieu pour qu'il m'accorde éternellement la félicité [...] Ô félicité ! Dieu se fait homme et Le voici déjà né! Où donc? En moi : Il m'a choisi pour mère. Comment est-ce possible? Marie est l'âme, mon coeur est la petite crèche et mon corps la grotte. » Mal comprises, des phrases comme celles-là ont allumé maints bûchers au nom d'une bible traduite à coups de dictionnaire. Elles ne sont pourtant que des invitations à la félicité d'une gestation intérieure qui aboutit aux mille formes de la créativité. La virginité féconde ainsi que la félicité qui l'accompagne sont un travail à temps plein, ici et maintenant, sans attendre « la félicité de ceux qui sous la terre dorment en nourrissant depuis longtemps le blé ».
Près des vieilles racines où sourd le lait de la félicité, se trouve également la réponse à la question posée plus haut au sujet du mot « amour » épinglé entre « amortisseur » et « amovible » : dérivé de l'onomatopée simulant le bruit du bébé qu'on allaite, amour est de même souche que miam-miam, m'ma, amma et maman. Racines décidément nourricières! Amour et félicité sont inséparables. Souvenons-nous toutefois avec Aristote que « ce n'est ni un seul jour ni un court intervalle de temps qui font la félicité et le bonheur ». Autrement dit, une hirondelle ne fait pas le printemps. Par contre, le printemps, lui, fait toujours l'hirondelle...
Daniel Laguitton