DIACRITIQUE
Bandes dessinées et musiques

par RAMON VITESSE

Félicité? Un accent à la joie, l'hiatus d'un bonheur qui nécessite de pouvoir mesurer et reconnaître mais, plus encore, d'engendrer, de se rendre pleinement disponible à ce qui ne coûte rien et qui embrase un feu intérieur.

S'élever contribue à atteindre un état de félicité. PAROLES D'IDÉAL (Albin Michel) regroupe plusieurs bribes d'étoiles d'auteurs, militants et poètes des quatre coins du monde recueillies par M. Piquemal et illustrées par Sren Lean Tang, un Cambodgien inspiré démultiplie des mots ailés tels : « Méprisez la combine/ Croyez à l'épopée/ C'est Don Quichotte qui a raison . » (Follereau). On se sentira pareillement relayé dans nos envolées avec L'OMBRE DU DOUTE (400 Coups) de Lino, second volet d'une fascinante introspection dessinée voisinant peinture et art de l'affiche, et, MINERVE (Mécanique générale) de D. Turgeon qui improvise au crayon mine en faisant virevolter plusieurs histoires dont la sagacité taquine nos velléités émancipatrices. Quelques BD dont les auteurs retirent la carapace des artifices : LA GRANDE TOILE (Albin Michel) d'Agrimbau/Ippoliti use de science-fiction pour une peinture d'un proche futur où l'art serait le dernier bastion rassembleur; là encore, ça bagarre. Plus drôle, peut-être pince-sans-rire, sont LE RETOUR À LA TERRE, 4.Le Déluge (Dargaud) de Ferri/Larcenet dont le jeune couple avec enfant se transplante à la campagne avec toutes leurs angoisses et, PANIQUE AU BOUT DU FIL, George et Louis (Fluide Glacial) de Goosens qui, avec de courtes histoires, met à mal les idées reçues et les évidences tapageuses. Le non-sens vigoureux a quelque chose de jouissif ici…

D'autres BD qui, déjà refusent le clinquant des couleurs et décapent le verni des conventions : DIX DE DER (Casterman) de Comès narre, en noir et blanc strict, les vicissitudes d'un troufion de la Seconde Guerre mondiale qui, dans sa tranchée enneigée, se fait houspiller par des revenants… Des croûtes de pain, des jeux et des guerres pour perdants; voilà la supercherie que l'on retrouve également dans une iconoclaste relecture d'un fait historique avec HENRI DÉSIRÉ LANDRU (Vents d'ouest) de ce redoutable Chabouté. L'auteur crée une machination où Landru aurait été abusé par un estropié de guerre pour renaître fortuné… Bonjour l'hypocrisie d'une société qui se pavane avec « sa » victoire et l'icône du soldat vénérable; préférant ainsi une mascarade de justice à l'encontre d'un niais romantique. LA VOLUPTÉ (Futuropolis) de Blutch avec ses mono et bichromie rend perplexe quant aux bons sentiments et à l'intelligence supposée de l'humain. D'un coup de crayon incendiaire, on assiste à une chasse à la bête qui dérape non sans écraser l'enfance de perversions sexuelles, non sans chasser l'humain mis à nu et, à fêter l'adhésion imposée.

Illustration par Ramon Vitesse

L'enfant qui de ses fous rires intempestifs flirte d'emblée avec la félicité, offrons RAPIDISSIMO, Louisette la taupe (Casterman) de Heitz et OCTAVE ET LE FOU DE BASSAN (Delcourt) de Chauvel/Alfred/Walter. Enfin des livres à la mesure de Fifi Brindacier qui ne tergiversent pas avec l'irrépressible imaginaire. Le premier titre aborde taureaux et chevaux libres de Camargue, l'art de redécouvrir le bois derrière chez soi et renouer avec l'inventivité bricoleuse. Dans le second, il est question d'un cormoran dont le paternel a été capturé par un zoo marin. La jubilatoire aventure consistera à ouvrir la cage de l'oiseau entravé et de ses pareils!

Quelques musiques en toute liberté pour atteindre la transe? L'approche de trublion du rock de bric et de broc de JÉRÉMI MOURAND, Vacher (Migratoire/Local) avec Triste époque formidable et autres facéties, la world cuivrée de résistant de TOMAS JENSEN & les faux-monnayeurs, Pris sur le vif (GSI/Select) en un double disque public exceptionnel, la brûlure de GHOULUNATICS, Cryogénie (Galy Records) qui de son métal d'outre-tombe y va d'un magistral pied de nez à l'immobilisme autrement plus morbide ou encore, M A P, Repose en paix (Slam/Local) avec une imagerie de cimetière ressurgissant d'un punk rock alternatif au regard acéré sur maintes billevesées.

Laissons donc place à nos rebondissements avec de l'instrumental ou une langue étrangère: LES GITANS DE SARAJEVO , Opa! (CDLCD/Bros) de ces déracinés rescapés de guerres fratricides à la musique irréfragablement métisse, PSYCHOCARAVANE , À l'abri du convoi (L-Abe/Select) qui renoue avec surf et psychédélisme rock pour des titres intergalactiques à méditer sans oublier nos racines en s'embarquant auprès de LES CHAUFFEURS À PIEDS, V Au studio des trois lits (Scorbut/Local) pour, notamment, revisiter avec fougue et dépouillement, La descente aux enfers . Le bonheur? On le piétine sans même s'en apercevoir!

SIMPLEMENT VOLONTAIRE

par RAMON VITESSE

Zéphyr, Volker, Éloïse et moi-même privilégions les synergies, questions, révoltes, les petits riens qui consistent à laisser filer du temps pour, ensuite, surfer sur sa crête comme ceux qui connaissent la félicité de l'apesanteur.

Pour s'appartenir autant, nous réduisons notre temps salarié et d'autant nos besoins en argent puisque nous fuyons distractions vendues et biens jetables. Télévision et véhicule auto-immobile sont nos premiers refus.

Nous nous amusons à fourbir intelligence et envies de bonheur pour évaluer ce qui est utile en regard des solutions préfabriquées. Un exemple? La voiture part d'un besoin d'efficacité qui coûte, à soi, à la société et à la planète infiniment plus qu'il ne rend service. Ivan Illich (La convivialité) démontrait qu'une auto ne roule guère à plus de 6 km/h heure si on relève les coûts réels. Le travail obligatoire éloigné, les enfants prétextes et les distances artificielles, les allers-retours, la fuite en avant, etc. rendent incontournable l'usage d'une masse pour enfoncer une microscopique épingle dans une botte de foin…

Se rapprocher de sa liberté exige que nos activités (nous cuisinons, marchons, roulons à vélo, bricolons, rafistolons, etc.) ressemblent à nos rêves; pas à la pub.