Le lent trajet vers le magasin général
En 1792, le gouverneur du Bas-Canada annonce l'ouverture des terres de la Couronne à la population et les terres concédées sont divisées en cantons ou townships. Immédiatement les pétitions pour demander des concessions affluent, mais les réponses seront très lentes à venir. Ce ne sera qu'en 1796 qu'un premier canton, celui de Dunham, sera accordé. Mais même si la concession des lots n'a pas encore débuté officiellement, plusieurs familles américaines commencent à peupler les Cantons-de-l'Est dès 1792.
C'est ainsi que la famille Lawrence quitte le Vermont et vient s'établir à Shefford en 1794. À l'époque, il n'y avait qu'une seule famille demeurant déjà à cet endroit. Les premiers jours, les Laurence reçoivent l'hospitalité de ces gens, le temps nécessaire pour construire un abri temporaire. Puis, ils entreprennent la construction d'une maison tout en déboisant et en préparant le terrain afin de pouvoir le semer dès l'été suivant.
Le printemps arrivé, les Lawrence réalisent qu'ils ont besoin de provisions et surtout de semences de jardin. Le magasin le plus près est situé à Philipsburg, mais n'ayant pas suffisamment d'argent pour faire les achats à cet endroit, il faut se rendre à Fairfield, au Vermont, chez un membre de la famille. Henry, l'aîné de la famille, est désigné pour faire ce trajet de plus de soixante kilomètres. Le chemin n'étant rien de plus qu'un sentier très peu praticable, deux jours de marche sont nécessaires pour s'y rendre. Henry devra donc passer une nuit dans la forêt en se construisant un abri tel qu'appris des chasseurs amérindiens. L'aller se déroule bien. Arrivé à Fairfield, Henry se rend chez le parent et obtient l'argent nécessaire pour faire ses emplettes au magasin général. Une fois sa mission remplie,
il veut retourner chez lui le plus rapidement possible, car il sait que son père et sa mère s'inquiètent. Mais quel retour il va faire. Ainsi, Henry quitte Fairfield dès l'aube afin de parcourir la plus grande distance possible le premier jour. Un peu avant la tombée de la nuit, il arrive à la rivière Yamaska, près de l'endroit où quelques années plus tard s'élèvera le village de Sweetsburg (aujourd'hui Cowansville). Henry n'avait eu aucune difficulté à traverser la rivière quelques jours plus tôt, car elle était toujours gelée. Mais maintenant les glaces ont cédé et le courant est très tumultueux. Il décide donc de passer la nuit sur place espérant qu'au matin la rivière se sera apaisée. Laissons Henry raconter la suite du voyage.
« À l'aube, je me réveillai après une nuit passée le plus confortablement possible dans les circonstances. Voulant traverser la rivière le plus tôt possible, je me rendis au radeau que j'avais construit la veille. À ma grande consternation, je m'aperçus qu'une glace assez épaisse s'était formée sur les bords de la rive rendant impossible la mise à l'eau du radeau. À l'aide d'un grand bâton, je brisai la glace et réussis à mettre le radeau à l'eau, espérant faire de même sur l'autre rive. J'embarquai emportant ma hache et le sac de provisions. »
![]() |
En 1866, un pont couvert fut construit près de l'endroit où Henry tenta de traverser la rivière Yamaskaen radeau. |
« De peine et misère, je m'approchai de l'autre rive. Là, une nouvelle difficulté apparue, j'étais incapable de briser la glace. Le courant était tellement fort que je ne pouvais frapper suffisamment fort la glace tout en maintenant le radeau en position. Après quelques minutes, je fus entraîné par le violent courant et descendis la rivière incapable de contrôler le radeau. J'étais complètement à la merci de la rivière, quand soudainement j'arri-vai à un endroit où la rivière était moins large et où l'eau semblait moins profonde. Je décidai d'abandonner le radeau. Je lançai la hache sur la rive et me jetai à l'eau en tenant le sac de provisions au-dessus de ma tête. J'avais de l'eau jusqu'au-dessous du menton et je devais lutter constamment pour réussir à garder mon équilibre. Avec l'énergie du désespoir, je pris mon sac à deux mains et commençai à briser la glace et réussis à rejoindre l'autre rive. Ramassant ma hache, je me mis immédiatement en marche. J'étais trempé jusqu'aux os et je savais que dans peu de temps mes vêtements seraient complètements de glace. Il me restait dix milles à parcourir avant d'arriver à la maison et si j'arrêtais pour me reposer, j'étais un homme mort. »
« À mi-chemin, très fatigué et ayant beaucoup de difficultés à conserver mon équilibre, je glissai en descendant une petite côte. Dans ma chute, la lame de ma hache frappa violemment mon genou. Le sang se mit à gicler abondamment et je n'avais rien pour l'arrêter. Heureusement, malgré cette blessure, je pouvais toujours marcher tant bien que mal. J'arrivai finalement à la maison vers 10 h du soir, ressemblant à un monument de glace et les pantalons rouges de sang, mais tenant le précieux sac de provisions toujours intact.
Et quel spectacle pour mes parents qui ne m'attendaient plus à cette heure tardive, toutefois très soulagés de me voir sain et sauf. Que de péripéties pour faire de simples emplettes au magasin général. »
Michel Racicot
Société d'Histoire de Cowansville
Adaptation d'un texte de C.M. Day,
« Pioneers of the Eastern Townships » (1863)