Un petit quelque chose qui fait toute la différence

Le beau et le laid, si on s’y attarde, se différencient souvent par une mince ligne. L’acceptable et l’inacceptable de même. Un beau tableau, un bon film, une belle photo se distinguent, à première vue, par des aspects inqualifiables, quoique réels. Pouvez-vous clairement définir ce qui plaît à vos sens? Est-ce une question de grandeur, d’intensité? Est-ce chiffrable? Maintenant, qu’en est-il de ces curieux qui croient que la vie peut devenir plus heureuse avec une architecture qui fait vibrer par son imagination?

Les personnes sensibles à leur environnement bâti peuvent voir la différence entre une architecture banale et celle qui ne l’est pas. Ce dernier type d’architecture diffère souvent par de petites nuances reliées au passé ou par une certaine connaissance de cet art. En tant que professionnel, l’architecte est derrière le bâton plus souvent que nombre d’artistes ou autres professionnels, car le résultat de leur ouvrage est visible et facilement critiquable puisqu’il est bâti. L’architecture, si elle se trouve sur la rue, est un geste public et doit faire partie de nos préoccupations.

L’architecture possède une longue histoire de formes et de détails qui a été transmise par l’apprentissage. Les époques l’ont marqué par de petites variations ou caractéristiques. Ce grand passage du temps a forgé des manières de faire qui, encore aujourd’hui, retiennent une certaine valeur. Je parle ici de l’architecture traditionnelle et non de l’architecture moderne ou de la nouvelle architecture qui emprunte un vocabulaire libre et un discours démarquant son époque. Il faut donc une étude du milieu afin d’éviter les gestes brusques qui s’intègrent mal à nos paysages bucoliques.

Jusqu’à maintenant, l’arrivée massive de l’indus-trialisation a chambardé la culture établie de l’architecture nord-américaine. Ces valeurs modernes ont été générées par l’excitation de la nouveauté au détriment du respect du patrimoine. Les citoyens sont sans doute capables d’identifier les réalisations de cette époque dans leurs villages respectifs. Heureusement, il est souvent possible et simple de remplacer tout ce qui est faux - carrelage, volet et artifices de plastique - et de les substituer par des matériaux et des détails propres à la région pour redonner à un bâtiment son caractère propre.

Ma formation relève de la période des années 80, la période postmoderne. Elle est identifiable à un mouvement d’architecture qui s’inspirait et se ralliait au passé, décriant toutes les horreurs de l’architecture moderne. La plupart des architectes ont pris ce virage et ont réappris à faire les choses selon les techniques qui avaient été abandonnées. Par exemple, la maçonnerie de pierres s’avérant trop coûteuse, elle fut presque complètement oubliée. Aujourd’hui, la pierre a été réintégrée à l’architecture, mais en banlieue sa surabondance et son style rebutent. Dans nos villages de campagne, une pierre de béton de couleur grise ou rose n’a pas sa place. La région regorge de pierres, il est donc plus logique de l’utiliser pour nos maisons. C’est un petit détail qui fait tout la différence.

Mentionnons que la qualité de l’architecture n’est liée qu’à un fil, un fil mince qui différencie ce qui est intéressant de ce qui est moche. Un détail qui départage le respectueux du vulgaire et l’artistique du commun. La société se définit, entre autres, par ce qui a été construit. On s’y lie par ses valeurs et ses préoccupations. Une société qui s’est démarquée par de trop grands changements non assi-milés, ne peut être une société forte. Les chan-gements brusques et rapides comportent souvent des erreurs. Plutôt que de changer de style à tous les deux ouvrages, vaut mieux ajouter de petites choses, une à la fois. Cela permet de compléter des ensembles, de fournir un environnement stable qui sera mieux apprécié.

Richard Proulx
architecte