Lentement vers la grace
Qu’il soit minéral, végétal ou animal, le cosmos reste parfaitement indifférent à nos incessantes « manipulations » chronologiques comme le passage à l’heure d’hiver ou d’été, le Nouvel An, etc. Les oiseaux ne gazouillent ni une heure plus tôt, ni une heure plus tard les matins où la trame sonore du signal horaire du Conseil national de recherches est décalée d’une heure, ou même pour mon anniversaire.
« Roseaux pensants », nous sommes à ce point perturbés par la fuite du temps que le métronome des grands luminaires et la ronde des saisons ne suffisent plus à scander le rythme endiablé de nos jours. Tel le bracelet électronique d’un prisonnier, une montre nous menotte au « temps qui passe » et cet asservissement qui dure de la puberté à la tombe se prolonge parfois outre-tombe, gracieuseté d’un lapin rose increvable, capable de jouer à heure fixe nos mélodies favorites pendant sept ans dans notre cercueil (satisfaction ou remboursement garanti). Entre les deux dates qui encadrent son épitaphe, l’homo-tictacus profite néanmoins de ses rares « temps libres » pour dénoncer la fuite du temps : « Ô temps, suspends ton vol », « patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », « hâtez-vous lentement », « carpe diem », « je n’ai pas le temps d’être pressé », etc.
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Nos efforts pour tenter de maîtriser la chimère du temps remontent aux racines helléniques de notre cosmologie. En grec, « chronos » évoquait la durée, non pas au sens d’égrainement mesurable au chronomètre, mais au sens où l’on dit que quelque chose est « durable ». Le Titan Cronos —dont le nom homonyme de « chronos » le fit rapidement prendre pour un « dieu du temps », Saturne chez les Romains—, était fils de Gaïa, la Terre Mère, et d’Uranus, personnalisation du ciel étoilé. Cronos incarne un rêve de permanence alors que sa sœur et épouse Rhéa, dont le nom se reconnaît dans « rhéologie », science de l’écoulement de la matière, évoque la fluidité et l’impermanence. Un oracle lui ayant prédit qu’un de ses descendants le détrônerait, Cronos craint sa progéniture et croque ses enfants l’un après l’autre à la naissance. Par un des subterfuges héroïques qui façonnent les mythes, Rhéa confie alors secrètement son dernier-né à Gaïa et, pour contenter son ogre de mari, lui offre de quoi faire « durer » le plaisir : une pierre enveloppée de langes. L’enfant rescapé n’est nul autre que Zeus, immortel PDG du panthéon et incontesté maître de l’Olympe. On connaît la suite : suprême géniteur et chaud lapin émérite, Zeus sème à tout vent : immortels, mortels, bipèdes, nymphes, génisses, il les féconde tous et, ensemencé d’immoralité olympique, l’homme est, depuis, un métis d’immortalité.
En dépit des nombreux sédiments mythologiques ajoutés à la cosmologie hellénique au fil des siècles, son affirmation première est que nous descendons des amours de la Terre et du Ciel et devons notre survie à Gaïa et Rhéa, les Grandes Mères universelles que d’autres vénèreront sous le nom de Cybèle à Rome, Ana chez les Celtes et Itron Santez Anna (Dame Sainte-Anne) chez les Bretons. Comme un grand rêve collectif, le mythe nous rappelle aussi que nous sommes fils et filles du triomphe de la fluide Rhéa sur Cronos, le rigide désir de durer.
C’est dire l’incongruité de notre insistance à dominer la vie sous toutes ses formes. Partout la même manie de contrôler ce qui est foncièrement fluide et impermanent par des structures qui, comme la pierre langée de Cronos, alimentent l’illusion de durer : les grandes rivières non harnachées se comptent aujourd’hui sur les doigts de la main et le summum de l’absurde est atteint dans la chasse au trophée où, pour « immortaliser » la beauté de l’animal, on le tue. Au comble de la rigidité, l’image trop méconnue de l’Enfer de Dante devrait pourtant nous mettre la puce à l’oreille : le poète de la Divine Comédie nous présente en effet Lucifer figé dans un lac de glace et croquant inexorablement sa progéniture de traîtres emblématiques : Cassius et Brutus, envieux du pouvoir temporel de César, et Judas qui vendit son maître pour trente deniers.
Et la lenteur dans tout cela ? Elle n’est parfois qu’une manière de se tailler des tranches de temps plus épaisses sans pour autant abandonner ses projets d’immortalité. L’effort est louable (s’il ne s’agit pas de procrastination) et serait même source de longévité. Prendre son temps est, de plus, souvent gage de qualité. Que Cronos-Saturne nous mastique lentement ou nous gobe tout rond n’est toutefois pas d’une importance fondamentale. Là où la lenteur devient grâce, c’est lorsque, sevrés de la comptabilité enivrante du temps, l’absurdité monumentale de nos courses contre la montre nous crève les yeux. L’action juste monte alors d’un centre indéfinissable où les petits enfants de Gaïa et de Rhéa retrouvent la fluidité de leurs Grandes Mères. Cessant de faire obstacle à l’éternité, le temps rigide du chronomètre fait alors place au fluide temps sacré, éternelle invitation au voyage où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».
Daniel Laguitton