Sans nuance

Mes souvenirs sont précis et innombrables; ils sont clairs et limpides. Ma mémoire est exacte, malgré l’entremêlement des réminiscences qui forment comme une fourrure ébouriffée par un vent qui n’a de cesse qu’il soulève au passage un jupon de nuit piqué d’étoiles. Ma mémoire accueille en son tabernacle les voix satinées de lointaines pensées. Sur la banquise, où mon esprit solitaire explore et contemple tout à la fois le mystère de la virginité cosmique, l’absence de tout bruit donne prétexte aux éclaboussures irisées des aurores boréales. Je déchiffre patiemment, mot à mot, les termes de cette équation exquise, je pèse chaque facteur à l’aune des métempsychoses dont je suis le plus récent avatar. Je suis fait pour la grandeur, la dignité, la généreuse noblesse. Je suis le roi incontestable de ces lieux. Je le sais d’autant que mes souvenirs dévalent les siècles au fil d’un éclair sauvage éclatant de liberté. Ma mémoire se moque des rigueurs de janvier : rien ne l’arrête. Je me souviens de tout. Je me rappelle que le jour de ma naissance j’ai bu pour la première fois la lumière venue du ciel, réchauffée par le lait de ma mère. Je grognais de bonheur. Une clameur d’approbation retentissait dans mon ventre. Je me souviens de jours sans fin, lieux de toutes les blancheurs et de toutes les grisailles bleutées. Je vous le dis : mon alliance avec le milieu est parfaite, sans compromis. J’ai accepté dès le tout premier jour ma place en ces lieux sans la moindre réserve, sans la plus infime nuance. Et au diable Verlaine. Ce pays est mon royaume. C’est un pays dur et cruel. Il n’y a pas de place ici pour les petites natures. J’y habite. Je ne connais pas la peur. Mes compagnons le savent. Les Autres aussi. Ce n’est pas un secret. C’est pourquoi ils nous redoutent. Notre force est grande et ne s’épuise pas en vaines querelles. Notre territoire est immense, nous ne lui connaissons d’autres limites que celles que nous fixons nous-mêmes selon notre bon plaisir et nos propres besoins. Je partirai d’ici quand j’aurai parcouru la route qui fait le tour complet de l’horizon de mon cœur et je rentrerai dans la quatrième dimension de l’Ours. Ce sera un grand jour et il y aura de grandes réjouissances. La neige fera une danse initiatique devant la porte d’ivoire que seule peut ouvrir le premier élément du code d’accès à l’antique histoire des grands abysses dessous la glace, où le sommeil est plein de rêves et d’aventures. Je ne reviendrai pas avant d’avoir goûté à la joie éphémère la plus pure. C’est ainsi que les ancêtres que je fus faisaient et qu’ils feront par-devers moi pour la prochaine histoire du monde. Tel sera mon destin. Sans compromis.

Richard Weilbrenner