GLISSANDO POUR NUANCES MARQUÉES
Bandes dessinées et musiques

Par Ramon Vitesse

Les nuances?! Démarrons en douceur, en petits coups de pinceau délicats. PASSEPORT PATHOGÈNE (Héliotrope), un court polar d’André Marois entrelacé page après page aux dessins de Pascal Hierholz dépeint un épidémiologiste sans cesse sur la touche afin de repartir et de courir après de nouveaux virus sévissant aux antipodes. Soudainement, il tombe amoureux d’une fermière qui, elle, reste littéralement sur place… Que faire? Ce carnet de croquis mondial est, en parallèle, une exploration des variantes dans les compromis amoureux. LA MARQUE DU CHAT (Casterman) de Geluck, un Belge folichon, présente l’archétype du personnage toujours prêt à remuer le langage, à y dénicher d’inimitables jeux de mots et quiproquos jusqu’à ce que rire s’ensuive. En conte pour tous, LE ROMAN DE RENARD, 1. Ysengrain (Gallimard) par Bruno Heitz démontre admirablement la marge ténue entre blague et méchanceté de la part de ce filou de Renart qui, en même temps, use d’intelligence devant plus fort que lui… Fin naturaliste, Heitz accouche d’une admirable version au style direct et dépouillé. Un peu plus loin, dans les bois du Québec des années trente, où en est la saga MAGASIN GÉNÉRAL, 3. Les Hommes (Casterman) de Loisel & Tripp? Attention, ça va dégénérer dans la petite chronique de campagne, car les bûcherons, qui rentrent au village, n’accepteront pas Serge – l’étranger. Voilà une belle brochette de nuances d’intolérance caractérisée ! LE CAMP VOLANT (Dupuis) d’Hausman offre un auteur complet mariant du même coup le conteur et, un des plus sensibles dessinateurs de la forêt et des gens, même ceux moins tangibles des légendes, qui y vivaient autrefois.

Les méandres et aléas étranges de ces histoires puisées dans le legs de la grand-mère de l’auteur relèvent du chef-d’œuvre dans la transmission de l’oralité en BD. Aux confins de la folie et du questionnement existentiel, FRANKENSTEIN, volume 1 (Delcourt) de Mary Shelley mis en BD par une Marion Mousse n’hésitant pas à naviguer en eaux troubles fera certes frémir… Loin des certitudes martelées par la science et les dogmes de la religion, il est ici question de larguer les amarres et d’oser s’interroger sur l’origine de la vie. Le lecteur évolue dans une noirceur particulièrement bien nuancée. Pas moins épeurant, JE NE SUIS PAS N’IMPORTE QUI (Futuropolis) rassemble plusieurs BD sans cadres de l’américain Jules Feiffer. L’acharnement militaire, les dérives du showbiz et les conquêtes colonisatrices sont revus et corrigés à travers des angles tellement inattendus que, comme lecteur, on se trouve ébranlé au point de quitter le confort du préconçu. Fabuleux!!! Pour les plus petits, on recommandera OSCAR , Boule de gnome! (Dupuis) de Christian Durieux et Denis Lapière pour cette approche d’enfant rebelle qu’avait développée Astrid Lindgren avec Fifi Brindacier. Oscar, un petit garçon préfère la rue à l’orphelinat… Pas très correct, mais bourré d’une verve marquée par l’indomptable.

Si on peut difficilement dégager des différences majeures entre la BD faite femme et celle du mâle, reste que certains sujets n’ont pas été abordés par ces messieurs… Par exemple, FEMMES DE RÉCONFORT, Esclaves sexuelles de l’armée japonaise (Au diable Vauvert/ 6 Pieds sous terre) de Jung Kyung-a, une historienne doublée d’une artiste, fait ressortir un usage guerrier de la femme autrement mal documenté… De fait, l’auteure illustre l’universalité et, indubitablement, l’actualité de l’exploitation de la femme au bénéfice du guerrier. Les notions de triomphe, de victoire et de domination s’appliquent avec d’autant plus d’amertume. À la suite de l’attaque sur Pearl Harbor, pas moins de 110 000 citoyens américains d’origine japonaise furent internés dans des camps à titre « d’ennemis de l’intérieur » (idem au Canada…). Voilà ce dont il est question dans CITOYENNE 13 660 (Éditions de l’AN 2) de Miné Okubo paru à l’origine en 1946. Encore là, le regard attentif parvient à capter la détresse du captif autant que les astuces pour y survivre. L’interprétation de KASPAR (L’Oie de Cravan) par Obom, cette histoire d’enfant enfermé dans une cave pour, mystérieusement, être relâché à 17 ans au beau milieu d’une place publique, ne manque pas de faire surgir des questionnements sur la connaissance, sur l’apprentissage et sur la nature humaine. Le dessin, à la fois sobre et décalé, permet justement de concentrer l’attention sur ces divers éléments à méditer. Ajoutons encore 12 MOIS SANS INTÉRÊT, Journal d’une dépression (Mécanique Générale) de Catherine Lepage décortiquant les racines d’une maladie, voire d’un mal, de plus en plus répandu à cause de manques à combler, de détresse, de surcharge et autres désordres pour le moins perturbants… Sous forme de brèves phrases soulignées par des images éloquentes, disons indélébiles, on entre dans le ventre, noué d’une dépression carabinée.

Des nuances musicales pourraient-elles faciliter notre cheminement de bêtes humaines? JEAN-FRANÇOIS LESSARD, Utopia (L-Abe/ Slect), chevauche gaillardement la médecine de cheval de Plume et les génuflexions de l’esprit chères à un Desjardins, pour hennir de plaisir au moyen d’une chanson inimitable. Capable de discernement et de coups de pied joyeusement octroyés, le ménestrel s’avance tel un équilibriste. Pourquoi bouder plus longtemps ce premier disque qui a macéré plusieurs années sur scène? ARSENIQ 33, Dansez, bande de caves! (Indica/ Outside); un groupe de trublions en costume lycra qui décline un punk inclassable mâtiné de saxophones intempestifs sans oublier une kyrielle de textes subversifs… Quinze ans de ce régime fulgurant sont ici récapitulés avec, en prime, des pièces rarissimes (notamment des compilations 2Tongue). Nuances extrêmes et grands écarts garantis! Si vous préférez une étape plus sage, LES CHIENS, Le long sentier – une anthologie (Audiogram/ Select) saura vous amadouer avec son rock abordable et des poésies urbaines, souvent existentialistes, ménageant l’ouïe et les rotules (rapport au tempo…). Entre ces deux extrêmes, découvrir LES PSYCHO RIDERS, Le gouffre aux chimères (Disques Expérience/ XXI/ Dep) constituerait une nuance appréciable pour l’auditeur souhaitant préserver sa virginité tout en osant… Tout en français, ce rock n’en démord pas moins d’un élanirrépressible et de textes urgents tels Brûle tes ailes, Tout le monde se parfume à la dynamite ou encore Rire pour plaire. Une autre alternative consisterait à s’essayer au rock électronique et vigoureux, paré de textes un peu dingues, de WE ARE WOLVES, Total magique (Dare to care). Tous ces choix ont le mérite de présenter autant de nuances d’artistes québécois indépendants et rigoureux.