Mensonges vrais et fausses vérités

Je me souviens comme si c’était hier de ma tentative aussi laborieuse que téméraire de commander un simple lait chocolaté dans un petit restaurant où je m’étais arrêté lors de mon premier voyage aux États-Unis. J’eus beau aligner ce jour-là tous les « milk-cho-CO-late » et les « milk-choco-LATE » que mes rudiments d’anglais me permettaient, la serveuse perplexe n’en continuait pas moins à me fixer avec un mélange de curiosité et de compassion. Tout à coup, mes mimiques et efforts désespérés aboutirent et elle s’écria comme dans un éclair de génie : « CHAClate milk ! »… Comment n’y avais-je pas pensé ! Bien des années plus tard, « thanks GAD », les nuances d’intonation de la langue de Shakespeare me sont devenues plus familières!

La nuance parla encore avec humour le jour où une amie me confia, le plus candidement du monde, que le nouveau voisin qu’elle venait de rencontrer avait une magnifique « queue de ch’val » ! Revenu de ma surprise et de mon fou rire, je compris qu’elle voulait parler de la « queue d’cheval » qu’exhibait « prudement » (c.-à-d. de manière prude) ce jeune homme par ailleurs fort « prudemment » réservé quant à ses autres attributs.

« Nuance » est de la même famille que « nue ». Loin d’évoquer un quelconque déshabillage, ce cousin de « nuage » exprime, au contraire, l’idée de voile. La nuance est donc une brume de différence. Pour qui la maîtrise, « tomber des nues » exprime le passage abrupt des brouillards de l’illusion à la vérité toute… nue, ou tout au moins « en petite tenue », car la vérité, grande pudique, est rarement aperçue sans voile.

Les choses se compliquent avec la caricature. En effet, on pourrait voir dans les visages que la plume du caricaturiste a rendus grotesques tout le contraire de la nuance : « Mais voyons donc, il n’a pas le menton aussi en galoche que cela, la bouche aussi tordue, la mèche aussi rebelle ou les valises aussi prononcées sous les yeux ! » Non, bien sûr! Toutefois si l’on reconnaît sans peine les personnages des caricatures, c’est justement parce que le dessinateur à su capter la nuance des visages et des situations et l’amplifier pour qu’elle parle haut et fort. Le même nez en péninsule dans les traits d’un autre personnage susciterait la perplexité plutôt que le sourire. Loin de manquer de discernement, le caricaturiste est, au contraire, un fin appréciateur de la nuance.

La pédagogie a souvent recours à la caricature pour mieux expliquer. Les esprits plus pointilleux que pointus ratent l’explication et n’y voient qu’exagération. C’est à l’art d’amplifier la nuance que nous devons, sous la plume d’un Molière, « Les Précieuses ridicules », « L’Avare », « Le Malade imaginaire » et maints autres miroirs où des vérités sans âge percent sous les perruques des contemporains du Roi-Soleil.

L’éloge de la nuance est immortalisé dans l’Art poétique de Paul Verlaine où, après avoir rimé « le bleu fouillis des claires étoiles » et « des beaux yeux derrière des voiles » (on aura noté le flou du « fouillis » et des « voiles »), le virtuose des violons de l’automne psalmodie sa préférence pour les brumes tièdes de la poésie lyrique par opposition à la glaciale précision littérale, même sous la rime la mieux polie :

« Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor ! 

Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

Passons à la peinture. Van Gogh, dans sa correspondance, ne laisse aucun doute quant à l’importance qu’il porte à la nuance : « Dis-lui qu’à mes yeux Millet et Lhermitte sont de vrais peintres pour la raison qu’ils ne peignent pas les choses telles qu’elles sont, sèchement analysées, scrutées, mais telles qu’ils les sentent […]. Dis-lui que, mon grand désir, c’est d’apprendre à peindre ces inexactitudes-là, ces anomalies, ces refontes, ces modifications de la réalité, pour que tout cela puisse devenir, eh bien oui !, des mensonges, si l’on veut, mais des mensonges plus vrais que la vérité littérale. » Dans la même veine, Jean Cocteau prenait à son compte une éruption célèbre du sulfureux Nietzsche : « Malheur à moi, je suis nuance ! » et, comme pour la clarifier, ajoutait : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité ».

Conclusion nuancée : En vérité, une fausse vérité est plus proche d’un vrai mensonge qu’un mensonge vrai.

Daniel Laguitton