Histoire résiduelle de résistance, de résidence et de résilience
Je n’ai sûrement pas suivi la méthode recommandée par l’Institut de réadaptation. Je n’ai jamais cru à la traître maladie qui m’atteignait. Je me revêtais d’une armure inoxydable, impénétrable qui m’affublait d’un déni absolu. Depuis le diagnostic médical, sclérose en plaques secondaire progressive, délivré en décembre 2000, tout a changé. La vie passait d’une époque juvénile où tout n’allait pas si mal, à une bousculade qui semblait me montrer une sortie prématurée du décor. J’affrontais la mort, mais d’une résignation indécise. Je me suis alors engagé à prendre une sortie d’urgence, c’est-à-dire à quitter Montréal pour aller vivre à la campagne.
Mais avant de m’y rendre, j’ai vécu une petite frousse de crise cardiaque suivie d’une paralysie temporaire du bras gauche. Elles m’ont fait passer des mains d’un docteur efficace, au scanneur de l’hôpital et elles m’ont propulsé dans un autre univers. J’ai été transformé d’aidant à aidé, un verdict décisif difficile à avaler. J’ai dû diminuer mes activités les plus simples et me tranquilliser.
Ouf! Aurais-je encore du temps pour finir la pièce de théâtre dans laquelle je voulais jouer ou pour terminer un dernier vitrail? Voir mes enfants grandir? La compagnie pour laquelle je travaille depuis vingt-six ans me déclare « employé inutilisable », qui agite la férule coûteuse de la CSST, et « indésirable unioniste militant non achetable ». Vingt-six années reléguées aux oubliettes. Fini mon travail de technicien spécialiste en télécommunications, terminée la vice-présidence d’un syndicat pancanadien.
Je dois oublier les randonnées à bicyclette et le hockey amateur dans lequel j’excellais. Moins de musique, car les doigts ne suivent plus le rythme sur les cordes de la guitare. J’avais encore plein de choses à faire et beaucoup de bons cafés à avaler. Mais, sans endroit accessible à ma portée, même pour siroter un bon café au chaud, je suis devenu activiste et contestataire. Je rageais et je dérangeais, en devenant une bête noire dans le système.
Donc, les intervenants du centre me proposent deux choix : la mégapole ou le paradis terrestre. J’ai choisi la magni-fique région du pays des vergers, des vignobles, le cœur régional des poètes, des peintres, des artisans et artistes : Dunham. Dès ma première sortie, on me repère. Je ris, je jase, je m’amuse. Me voilà vite devenu amoureux de Dunham, de sa région et du lac Selby.
Je suis maintenant inscrit à l’Association des personnes handicapées physiques de Cowansville et région. J’anime un atelier de création littéraire à Dunham. Je suis un cours d’art-thérapie au campus universitaire Bishops à Knolwton. Je loge à tour de rôle dans les différents foyers de la région afin d’accorder un certain répit à ma conjointe et amuser un peu les personnes âgées qui s’ennuient passablement : ce qui, par la même occasion, me permet de visiter Farnham, Bedford, Sutton, Knowlton... Je connais la région sous ses facettes les plus inattendues. J’y rencontre des gens sympathiques. Je suis entre deux chaises, sans accepter mon sort, mais sans déni.
Résilience? J’en doute. J’ai seulement trouvé un sens splendide à tout ce que je fais et, je possède beaucoup d’amour à partager. Comme je suis très occupé et que je dois m’adapter constamment, je n’ai pas le temps de penser à ma maladie.
J’aime énormément et je vis l’expérience avec amour. C’est bon, c’est chaud. Quelle chance! Dire que j’aurais pu passer une vie entière trop pressée et à ne rien voir. Maintenant, on m’offre l’occasion de partager ma perspective de la région avec les lecteurs du journal Le Tour dans de futurs numéros.
Le bonheur est simple.
Raymond Moisan