SURMONTER LES MÉGA-BARRAGES

Bandes dessinées et musiques

Par Ramon Vitesse

La question économique pourrait empêcher quelques lecteurs de cette chronique de profiter de propositions de lectures BD faites ici. Bonne nouvelle, les livres qui vous allument dans cette chronique se trouveront, pour l’essentiel, sur les rayons de la Bibliothèque publique Gabrielle-Giroux-Bertrand (Cowansville) puisque j’ai l’infime plaisir d’y assumer les choix BD tout autant que les activités du Festival BD, tenu cette année en novembre, dans le cadre d’un mandat d’agent de développement culturel cowansvillois. Le fond BD compte déjà pas moins de 2 500 titres et ira s’enrichissant notamment en privilégiant la BD d’auteur auto-biographique et humoristique. Des dépliants disponibles à la bibliothèque faciliteront le cheminement des lecteurs intéressés par ces fonds particuliers.

CITÉ 14, Saison 1, 1. Êtes-vous anarchiste? (Paquet) de Gabus et Reutimann pose une question à laquelle je réponds, en tout état de cause, fort positivement… Le propos de ce mini-fascicule, concept souhaitant renouer avec les origines populaires de la BD périodique, aborde les discriminations (taxage, racket, etc.) et les rationalisations de l’exploitation (sales boulots, permis à coûts exorbitants, contrôles, etc.) vécues par les immigrants. Avec beaucoup d’à-propos, les immigrants sont personnalisés par des animaux tandis que les racailles sont humaines. Adoptant un rythme serré, le style graphique facilement lisible autant que la facture générale épurée rappellent un peu le Michel Risque de Godbout. Cette omniprésence militaire qui fait tache sur les libertés est également au sommaire de GUERRES CIVILES, Première partie (Futuropolis) de Ricard, Morvan et Gaultier. Voici rassemblées en album les trois premières tranches prépubliées dans la collection 32 (Futurolpolis) avec l’idée d’une publication qui retiennent l’attention du lectorat. Cette BD de prospective politique dans laquelle apparaissent exacerbées les tensions entre régionalismes met en scène les auteurs eux-mêmes qui tentent d’imager comment ils réagiraient plongés dans un tel merdier. On se retrouve à cent lieues de la guerre dépeinte par les relations publiques de l’armée et des bagarres chorégraphiées pour se prendre la peur au ventre et l’inélégance des réactions en situation catastrophique. Guère plus réjouissant LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNÉ À MORT (Delcourt) de Victor Hugo revisité par Stanislas Gros… Pas étonnant, la collection Ex-Libris qui l’accueille est dirigée par le même Morvan du titre précédent et, où officie Marie Galopin, la même coloriste douée pour des monochromes subtils redonnant du punch au noir! Victor Hugo signait avec ce livre un vibrant plaidoyer abolitionniste à l’égard de la peine de mort et, le bédéiste dépeint l’abominable spirale des derniers instants avec beaucoup de justesse. La mort rôde toujours dans le cachot, mais elle semble être un bien pâle reflet de la mégalomanie de certains à l’égard des autres, de cet être sacrifié en guise d’exemple d’un ordre supérieur à maintenir vaille que vaille… Hugo se trompait-il alors qu’il célébrait la disparition de la torture? Vraisemblablement, il mesurait mal que notre époque la ferait ressurgir sous des principes pour le moins révoltants.

Dans un tout autre désordre d’idées, PETITS NUAGES DE FUMÉE (Tchiize) de Marc Tessier fait figure de livre inclassable; à la fois recueil de roman-photo, BD autobiographique, en même temps réflexion sur l’étreinte tantrisme et, plus largement, sur des enseignements sufi puis, finalement un compte-rendu de l’intérieur de l’émergence d’une BD d’auteur au Québec à partir des années 80. Notamment à travers des textes évoquant certaines figures (dont Al+Flag, Siris, Valium, Alexandre Lafleur, Simon Bossé, Julie Doucet) ayant marqué cette révélation. Le choix du noir et blanc n’enlève absolument rien à ce livre très personnel qui a le mérite de poser un jalon aussi subjectif que passionnant sur une forme d’art qui a bien besoin de mémoire pour se comprendre et se mettre en perspective.

Quant aux choix musicaux que je vous propose, plusieurs sont empreints d’éléments de résiliences de la déesse terre soit de traits féminins forts. Allons-y d’abord avec un premier disque solo pour TARA LEE COMBS, Wheter we shall repel (Gaiadisk/FAB) qui est le pseudonyme de Cynthia Lacombe, bassiste et compositrice redoutable en rock vitaminé autrefois de feu Navajo Code Talkers. Quelques pièces francophones, Jack in the box (Manège électoral), Des crimes et des peines et Fruits & violence, illuminent ce disque qui se distingue avec des rythmes frappants et des transitions étonnantes. PLASTICINES, LP1 (EMI/ FusionIII) présente un quatuor de Françaises qui rockent entre garage sixties et alternatif des années 80 (un zeste The Pretenders un chouia de Rolling Stones). Quelques pièces en français dont la sémillante et rétro (Zazie fait de la) Bicyclette et Tu as tout prévu, sur le mode du loup et du chaperon rouge, tiennent bien la route. Dans BELLA, No one will know (Mint Records) nous sommes en présence de deux filles pour un trio alternatif fort en synthétiseurs qui décline un rock évoquant la côte ouest et une joie de vivre communicatrice peut-être du aux chœurs émouvants… Ce groupe de Vancouver rénovateur de l’esprit des Go Go’s mérite une oreille toute grande ouverte pour sa capacité à faire un rock à la fois simple, punché et inventif. Deux couples dans la vie et duos sur la scène sortent quasi simultanément de bien beaux disques. Le premier, mon préféré pour son côté mutin qui galvanise le galopin en vous, TRICOT MACHINE, S/T (Grosse boîte) composé de Catherine (voix) et Mathieu (piano, voix) originaires de Trois-Rivières, ont su composer des textes qui clignotent comme autant de lucioles par une belle et chaude nuit estivale. Outre le piano bien carré de Mathieu, il y a une brochette d’invités notamment au cor français et au trombone pour un ensemble appuyant franchement la voix tout sourire de Catherine. L’autre couple, GENEVIÈVE ET MATHIEU, Rouge-gorge (Proxenett/Fusion3) présente ici son second disque. Autant que le premier faisait figure de boute-en-train et de coup de vent, autant ce nouveau disque adopte un ton plus cérébral avec une poésie plus complexe tandis que, musicalement, on assiste à un rock recherché présentant des tirades de guitare et de claviers. Vedette du récent Festival de Noranda d’où le couple se revendique, que voilà un disque à tiroirs multiples qui ose.

Pour se conclure dans la durée, JÉRÔME MINIÈRE, Cœurs (La Tribu/Select) offrira ses drôles de textes fragiles et émus comme sa musique entreprenante à force d’entrelacer sonorités de synthèses et orchestrations d’instruments innombrables allant du saxo au ukulélé en passant par l’harmonium et le violoncelle. Retenons ce petit joyau tiré de Le Présent : « La vie nous avale sans détour, Elle force toujours la chance ».