Six milliards de tatas

Que notre planète soit bien malade, nul n'en doute plus, même si certains s'obstinent encore à nier que nous soyons les principaux responsables du problème. Tous s'accordent cependant à reconnaître l'ampleur des risques que les perturbations en cours font peser sur l'humanité. Car si les scientifiques sont en général plutôt optimistes en ce qui concerne la capacité de la planète à se refaire une santé, nombre d'entre eux pensent que l'homo sapiens pourrait bien atteindre, cette fois-ci, les limites de sa prodigieuse capacité d'adaptation.

À l'échelle des temps biologiques, nous ne constituons qu'un minuscule paragraphe dans une longue histoire de résilience, riche en rebondissements inattendus. Au tournant du paléozoïque et du mésozoïque, la grande extinction pernienne a anéanti 95 pour cent des espèces vivantes. Cent cinquante millions d'années plus tard, l'extinction des dinosaures a précédé l'arrivée de milliers de nouvelles espèces, dont la nôtre. La vie sur terre s'est longtemps passée de nous, et saura très bien s'en passer de nouveau.

Mais si l'espèce humaine disparaissait demain au grand complet, ça prendrait combien de temps à la Terre pour en effacer les traces? En allant chercher des éléments de réponse auprès de nombreux spécialistes, le journaliste Alan Weismani apporte un éclairage troublant sur l'extraordinaire capacité de la vie à s'adapter à des circonstances défavorables, et sur la non moins extraordinaire capacité de nuisance de l'espèce humaine.

Si nous disparaissions tous demain matin, ça prendrait moins de cinq cents ans pour que la forêt des régions tempérées efface les banlieues, quelques millénaires pour que des glaciers rasent les derniers monuments de pierre, et environ cent mille ans (peut-être un peu plus) pour ramener le niveau de CO2 atmosphérique à des niveaux préindustriels.

Témoins de notre génie créatif, les plastiques nous survivront pendant des centaines de milliers d'années, sous forme de plus en plus petites particules, avant que l'évolution des bactéries ne permette enfin de les dégrader. Sous la forme d'objets usuels, allant du banal sac d'épicerie aux microbilles de cosmétiques, en passant par les morceaux de jouets et les anneaux de polyéthylène des packs de bière, une décharge flottante d'une superficie approchant celle de l'Afrique recouvre déjà le grand tourbillon du Pacifique Nord. Dans la partie supérieure de sa colonne d'eau, on retrouve cinq fois plus de particules de plastique que de plancton.

De la puce de mer au béluga, en passant par le cormoran, une multitude d'êtres marins sont condamnés à mourir étouffés par la matière emblématique de notre société de consommation, si elle ne succombe pas aux dioxines et autres furannes qui resteront actifs pendant des millions d'années. Ou aux centaines de milliers de tonnes d'uranium appauvri produites au cours des dernières décennies, qui n'atteindront leur demi-vie que dans quatre milliards d'années.

La question, concernant notre espèce, est donc de savoir si nous sommes collectivement assez débiles pour perpétuer le processus d'extinction en cours et disparaître massivement dans d'atroces souffrances (guerres, famines, épidémies et autres joyeusetés induites par notre croissance échevelée) ou assez intelligents pour apprendre rapidement de nos monumentales erreurs, modifier radicalement nos façons de faire pendant qu'il est encore du temps, nettoyer notre gâchis et nous donner la chance de recréer sur Terre leparadis perdu par notre cupidité.

À moyen terme, la décroissance démographique de notre espèce semble essentielle à la restauration de l'équilibre planétaire. Elle ne sera pas possible et ne servirait de toute façon pas à grand-chose si seule une minorité continue de gaspiller l'essentiel des ressources. Sans une reconfiguration rapide de nos sociétés et économies, les guerres, famines et épidémies (et baisse de fécondité) s'occuperont de réduire notre nombre. Autrement, la survie de notre civilisation devra passer par un retour aux valeurs d'humi-lité, de simplicité, de respect et de partage prêchées par les grands sages et prophètes de tous les temps.

Plus immédiatement, il est urgent de renouveler notre assurance-vie collective en prenant des mesures énergiques pour préserver la biodiversité des conséquences durablement néfastes de notre développement. Dans un monde où la surconsommation est en voie de devenir un crime contre la biosphère (humanité incluse), nous avons le choix entre rester passifs, et complices, ou changer en profondeur, individuellement et collectivement, et vite. L'adaptation est à ce prix.

Patricia Lefèvre

GRAPP

1- Homo Disparitus, Alan Weisman, Flammarion, 2007.