La résilience...Une forme de résistance
Ce qui m’a en partie sauvé la vie, drôle à dire, c’est Popular Photography. Ce magazine américain, voué à la photo, s’adressait à un public d’amateurs. Ce magazine banal, si on le compare aux magazines spécialisés d’aujourd’hui, tel B&W (Noir et Blanc), m’apprit à rêver. À rêver dans un temps où le seul rêve permis était celui d’aller au ciel, ma demeure… dans les bras de Marie avec la bénédiction du Prince de l’Église de l’époque.
Nous arrivions au Canada (on ne savait pas, à l’époque, que le Québec était une entité distincte) en pleine grande noirceur, de nombreux fils d’émigrants, exilés, voire même réfugiés de la Deuxième Guerre, et simplement démunis. Le choc se révéla très dur. Personne en Europe, ni même l’ambassade du Canada, ne nous avait avertit que l’on parlait français au Québec.
Pour un ado, qui déjà faisait sa marque dans le métier de reporter-photographe en Belgique et qui avait publié à l’âge de quatorze ans, cela aurait pu s’avérer fatal. Il fallait survivre : affronter l’hiver en petites chaussures de ville, dans deux pieds de neige. Première manifestation de ma résilience!
J’ai survécu, sans cicatrices apparentes, à un accident dans lequel j’ai été brûlé à soixante-dix pour cent. Deuxième manifestation de ma résilience.
Lors d’une visite dans la famille d’un soldat canadien que ma famille avait accueilli en Europe, son père m’a remis l’énorme collection de Popular Photography dont il est question précédemment. J’en ai dévoré les images sur le train en retournant à Montréal. C’est tout ce que je pouvais faire, car je ne pouvais pas lire l’anglais. Ce fut le point marquant du début de mon apprentissage de la photo. Ce simple geste d’un parfait inconnu m’a permis de structurer mon amour des images et de consolider le peu de techniques que j’avais déjà acquises. Cet homme a été pour moi un « tuteur » de résilience.
Cyrulnik, dans ses ouvrages, démontre que ceux qui surmontent un traumatisme éprouvent souvent une impression de sursis qui démultiplie le plaisir de vivre ce qui demeure encore possible. Il m’a fait comprendre que les mots étaient des images et les images des mots. J’ai découvert un désir enfoui en moi d’« écrire » avec des photos et c’est pourquoi je refuse catégoriquement de mettre des titres sous mes images. Voir même des dates. Les photos doivent parler à elles seules.
Je n’ai donc aucun mérite à être résilient. Par contre, la chance, la tolérance, l’amour de la part des autres y a contribué grandement sans qu’aucun des nombreux contributeurs ne s’en rende compte. J’en remercie chacun, chacune.
Guy Borremans
NDLR Le lancement du livre « Une saison chez Guy Borremans » « Ici [dans ce livre], un jeune photographe [Sébastien Hudon] rencontre Guy Borremans, créateur rebelle et indépendant, figure méconnue, mais pourtant pionnière des arts photographiques et cinématographiques au Canada. Afin d’apprivoiser son imposant travail [250 000 clichés et 72 productions cinématographiques], le lecteur découvrira quelques pièces charnières, retraçant les premiers balbutiements de l’artiste, jusqu’à l’atteinte d’une indéniable maturité. » Le livre est disponible à librairie Le Livre d’Or à Sutton. (ISBN 978-289606-040-5) |
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