Du feu sous la cendre

L'usage du terme « résilience » a longtemps été réservé à la science des matériaux pour décrire la propriété qu'ont certains d'entre eux, comme le caoutchouc, de reprendre plus ou moins rapidement leur forme initiale après un choc ou une contrainte. Dans la mouvance des études sur les « survivants » de l'holocauste, le mot s'est progressivement infiltré dans le discours psychologique pour décrire l'extraordinaire capacité humaine d'adaptation aux situations traumatiques. La popularité actuelle du mot repose en grande partie sur la prise de conscience dont fait l'objet, depuis une trentaine d'années, la capacité des enfants de familles et de sociétés dysfonctionnelles de survivre au long et cruel apprentissage d'une enfance profondément troublée par les adultes plus ou moins névrosés qui leur servent de gardiens et de guides.

La vulgarisation de la notion de résilience ne doit toutefois pas la diluer en masquant la différence fondamentale entre vivre et survivre. Le blindage émotionnel et la mentalité de victime ne sont, en effet, que deux modes de survie fréquents pouvant passer pour de la résilience. Survivre à un traumatisme est certes un minimum nécessaire, mais pour pouvoir parler de résilience, la vitalité, la sensibi-lité, la capacité d'évolution et la créativité doivent avoir repris leurs droits, comme une forêt repousse après un incendie. C'est pourquoi la notion de « blessure initiatique » est indissociable de celle de résilience dans la mesure où, tout aussi sévère qu'il soit, un traumatisme peut toujours être le point de départ d'un retour aux fondements même de l'être.

Le potentiel de fertilité des blessures existentielles est clairement illustré dans ces lignes de Louis Lavelle où le lecteur résilient reconnaîtra l'alchimie intime de sa propre souffrance : « Chacun de nous, sans doute, ne songe qu'à rejeter la douleur au moment où elle l'assaille; mais quand il fait un retour sur sa vie passée, alors il s'aperçoit que ce sont les douleurs qu'il a éprouvées qui ont exercé sur lui l'action la plus grande; elles l'ont marqué; elles ont aussi donné à sa vie son sérieux et sa profondeur; c'est d'elles aussi qu'il a tiré sur le monde où il est appelé à vivre et sur la signification de sa destinée les enseignements les plus essentiels. » Autrement dit, le sillon d'hier est aussi le berceau de la moisson de demain.

Je me souviens avoir assisté à une conférence présentée par une jeune femme qui vouait sa profession de psychologue aux éclopés d'enfances traumatiques et, en particulier, aux adultes abusés sexuellement durant l'enfance. Séduit par le titre de sa présentation — « L'abus sexuel : un fil brodé dans une tapisserie d'énergie sacrée »— je ne tardai pas à l'être aussi par le ton serein et l'intense compassion qui donnaient à son propos un rayonnement bien au-delà du simple transfert de savoir. Un tel sujet ne se traitant pas sans exemples, la conférencière raconta l'histoire d'une victime de viol qui avait patiemment traversé les étapes de sa guérison : dépression, résurgences de souvenirs pénibles, redécouverte de l'espoir et adoption d'une discipline de guérison. D'abord lents, les résultats s'étaient peu à peu concrétisés dans sa vie : redécouverte de limites saines, élimination des barrières énergétiques protectrices, retour à des relations épanouissantes, remise en ordre de son quotidien sur divers plans (santé, finances, profession, etc.), expérience du pardon, ouverture spirituelle, découverte de la transcendance dans le prisme de sa blessure et révélation d'une aptitude à transmettre la guérison à d'autres. Dans de nombreuses traditions, les dons de guérisseur ou de chaman sont en effet indissociables d'une blessure que le diplôme de la faculté de médecine la plus prestigieuse ne saurait remplacer. Le récit prit fin sur une anecdote où la jeune femme recevait de manière inattendue un médaillon orné d'un motif dont la signification la touchait particulièrement.

La présentation terminée, j'allai remercier la conférencière pour sa prestation en tous points remarquable. J'attendais patiemment qu'elle eût terminé la conversation engagée avec la personne qui m'avait précédé, lorsque j'aperçus autour de son cou un mince cordon de cuir auquel pendait une amulette dont le motif était précisément celui qu'elle venait de décrire. Je pus donc remercier non seulement une pédagogue hors pair pour la qualité de son enseignement, mais aussi une femme résiliente pour l'exemple vivant qu'elle était du potentiel initiatique des blessures existentielles.

C'est l'hiver qu'il importe de croire au printemps. C'est donc par une phrase pleine de promesses, tirée d'un poème de la Suédoise Karin Boye et que je dédie à tous ceux et celles dont les blessures brûlantes recèlent souvent à leur insu les braises d'un feu sacré qui couve encore sous la cendre, que je conclurai cet éloge de la résilience : « Certes, cela fait mal quand les bourgeons éclatent, Aussi n'est-il printemps qui n'hésite à fleurir. »

Daniel Laguitton

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