PAS ASSEZ DE TOI!

Bandes dessinées et musiques

Par Ramon Vitesse

Véritable forcené de la vie considérant que chaque journée, chaque contact et chaque acte doivent être sinon total, à tout le moins authentique et conséquent, je vais inscrire un texte plutôt excessif en regard de la thématique proposée – là où se situerait la limite.

IL MANQUE AUX HUMAINS UN PRÉDATEUR, Carnet de création (Cités internes/ Diff. Dimédia) de Dominique Desbiens prend le taureau de la bête humaine par les cornes en y allant d’une galerie de ses peintures et dessins accompagnés de textes qui remettent bien des idées reçues en question au moyen de juxtapositions saisissantes – « je construis, donc je détruis ». Plus encore, l’auteur rattrape l’individu à la base de cette masse qui dérive, selon Desbiens « nous sommes le cancer de la planète », en étant, notamment, autocritique envers lui-même qui, pourtant assume déjà ses transports en vélo en en commun.

COURENT DANS LA MONTAGNE (Dargaud) de F’murrr force aussi la dose quant aux allégories et aux clins d’œil allumés pour tous ceux qui résistent à la course éperdue de la race humaine, au marathon productiviste et aux sprints incessants pour fuir des angoisses indécrottables. Quel meilleur animal que les moutons de l’auteur et les courants d’air de la montagne pour fouetter nos réflexes de survie?

BÊTES À BON DIOU, Aimé Lacapelle 4 (Fluide Glacial) de Ferri, toujours dans un décor champêtre et avec ce trait rustique à nul autre pareil, tient ses promesses avec une demie douzaine d’historiettes qui ramènent un mort sous la forme d’une libellule, qui mélangent des tisanes devenant ainsi hallucinogènes ou qui ressortent le spectre du mauvais gras d’une spécialité du terroir… « Ô putaniou !» comme le dit Aimé.

UBUPOLIS, Livre III (Emmanuel Proust) de Reuzé, une adaptation aussi libre que frappante de l’œuvre explosive d’Alfred Jarry, persiste à dépeindre l’humain comme un animal insatiable qui, certainement, dévorera la terre sur laquelle il se tient en équilibre à l’instar d’un imbécile qui scierait la branche sur laquelle il est précisément assis…

Dans un registre presse à sensation, BÉBÉS CONGELÉS, Chiens écrasés (Bonobo VI / Albin Michel) d’un collectif de journalistes BD de l’hebdo satyrique Charlie Hebdo, démontrent à travers quelques faits divers que les limites aux actes contre nature et aux désirs humains restent dramatiquement insondables.

C’EST MIEUX À DEUX, Enfin parfois (Albin Michel) de Eva Rollin nous rappelle que, même à deux, c’est seul que nous nous débattons dans l’aquarium de notre théâtre intime. Avec des tableaux un rien pathétiques et au moyen d’un dessin joyeusement élastique on assiste à des duels où les amoureux perdent des plumes et se donnent des… becs!

Autrement qu’aux êtres aimés, auxquels on dédit notre titre Pas assez de toi!, relevons ce vibrant hommage à Albert Uderzo, moins connu que son personnage Astérix, rendu par pas moins d’une trentaine d’auteurs : ASTÉRIX ET SES AMIS, collectif (Albert René). Si certaines contributions s’embourbent lamentablement dans les clichés de la série célébrissime, quelques morceaux de premiers choix émergent tels ceux des Brösel (Tous les chemins mènent à Rome), Turf (L’autre Obélix), Baru (Garnisons, 2000 après J.-C.) et Boucq (Cours d’Anatomix)!

Les avanies subies par la langue française nous encouragent à célébrer la ressortie de RENÉ LUSSIER - LE TRÉSOR DE LA LANGUE (La Tribu/Select) se voyant augmenté de non pas un mais bien de deux CD d’inédits. Lussier, guitariste expérimental inspiré s’était attelé à un projet à la fois fantaisiste en alliant les dires des Québécois rencontrés tout au long d’un périple vers les archives de l’Université de Laval. En définitive, après le disque initial, le film et les spectacles divers que voilà un fabuleux effort d’ethnographie politisé appuyé d’un orchestre aussi actuel qu’iconoclaste à doubler l’ensemble des témoignages (en symétrie avec le ton des voix) et à s’élancer bien au-delà. Le concours des poètes Richard Desjardins et Patrice Desbiens surenchérit à une œuvre qui n’a, reconnaissons-le, qu’embelli après une quinzaine d’années.

PROPAGANDHI, Live from occupied territory : an official bootleg (G7 Welcoming Committee) propose une somme visuelle et sonore phénoménale sur un des groupes phare du punk anarchiste canadien (Winnipeg) parce que redoutablement conséquent depuis vingt ans déjà avec leurs réflexions en boucles et leur sens autocritique forcené (ils sont extrêmement sévères sur leur travail, mais ne reprennent le collier que pour que des apportées des fonds à des causes urgentes). Pour tenter un saut du coq à l’âne, passons par RYTHYM ACTIVISM (dont le dernier disque était sur G7, le label de Propagandhi), duquel fit partie Luc Bonin et qui a ressurgi brièvement pour donner quelques soirées en compagnie de The Ex, et aboutir à URBAIN DESBOIS de ce même Bonin… La Gravité me pèse (Audiogram/Select), son tout nouveau disque, en dépit des fadaises qu’on a pu entendre ou lire ici et là demeure inexorablement iconoclaste avec ses chansons qui n’en démordent pas moins avec les petites lâchetés qui ont tendance à s’accumuler pour atteindre des sommets… Bref du Desbois, toujours lui-même, on n’en sortira pas!!! Dans une veine alternative country folk , CAROLYN MARK, Nothing is free (Mint Records) effectue un retour on ne peut plus indispensable. L’acoustique (violon, guitares, mandoline, etc.) et les chœurs d’Emilie Rhone s’unissent à la ferveur de ce catalyseur admirable qu’est Mark dont la gouaille des textes, et la voix renversante, la rapprochent du meilleur de Michelle Shocked.

Bien entendu, je ne saurais trop, et là plus qu’ailleurs célébrons de beurrer en abondance, recommander de rigoler, sans oublier la salvatrice autodérision, à gorge déployée. Oui, il faut vivre heureux pour, à son heure mourir de rire… Tiens au hasard, LES TRUITES BIONIQUES. Les aventures des truites bioniques (indépendant) font dans l’esprit ska carnavalesque des Marcel et son orchestre, ou pour prendre une référence québécoise, avec les délires des Abdigradationnistes. Qu’on ne s’y trompe pas, derrière les chansons trompe l’œil et grossiers clins d’œil salaces, cette troupe nous joue, véritablement « de la harpe sur un nuage ».