Suffisance de vie ou de beauté?

Quand plusieurs citoyens de Sutton et des alentours se sont regroupés au sein du GRAPP, au printemps 2004, c’était pour éviter de perdre quelque chose qui leur était précieux : la beauté de leur environnement.

En grattant sous le vernis des paysages menacés, ils se sont aperçus que leur dégradation apparente reflétait d’inquiétantes transformations : fragmentation et perte d’habitats fauniques (dont nombre de milieux humides), déclin manifeste des activités agricoles, dégradation de la qualité de l’eau, diminution du parc de logements abordable, augmentation des comptes de taxes, détérioration du tissu communautaire… entre autres.

Des prairies plantées d’épinettes aux berges engazonnées, des villas hypertrophiées à la forêt mitée, les paysages racontaient l’histoire d’une inquiétante perte de diversité écologique, économique et sociale.

Un constat est apparu en visitant Stowe, au Vermont, pour essayer de comprendre comment conserver assez de beauté pour le futur. C’est devant une ferme vide et soigneusement entretenue à titre de décor bucolique, en compagnie d’un directeur de service d’urbanisme incapable d’habiter sa municipalité à cause du coût du logement, qu’une question essentielle est apparue. On s’inquiète pour le décor, ou pour notre habitat. Et ses habitants, eux? On veut que ça reste beau ou que ça reste bon? Et pour qui? Et pour quoi?


À Stowe, on a su conserver un décor rural de qualité – et un environnement intéressant – en axant le développement sur le tourisme et la villégiature (ou la retraite) haut de gamme, qui ont besoin d’environnements attrayants pour prospérer.

Mais le plan directeur de Stowe révèle que l’agriculture a disparu, même si on en a conservé les vestiges. Au tournant des années 80, lorsque le marché de la villégiature a dépassé celui de l’habitation permanente, les logements sont devenus inabordables pour la main-d’œuvre locale. La présence d’un parc digne de ce nom, combinée à des pratiques d’urbanisme conséquentes en matière de protection de l’environnement (toutes deux absentes de ce côté-ci des Appalaches) ont permis de conserver localement des milieux naturels de qualité. Mais la multiplication des déplacements, conjuguée à l’enflure et à l’éparpillement accru des résidences, ont eu par contre un impact significatif (quoique non mesuré) sur la production de gaz à effets de serre…

Dans un tel contexte, le prix à payer pour conserver la beauté des lieux a été celui de l’authenticité, de la diversité économique, de l’équité sociale…et, dans une plus large perspective, de la viabilité écologique globale. Alors, que veut-on préserver ici, notre décor ou nos habitats?

D’après le recensement de 2006, ce sont les communautés rurales « pittoresques » situées au pied d’un massif appalachien théoriquement voué à la récréation et à la conservation, qui ont connu la plus forte croissance de la région en termes de population comme de développement immobilier. Le contraire de la plaine agricole qui se vide de sa population.

À elle seule, la municipalité de Sutton gagnait près de 300 nouveaux résidents, et près de 400 nouvelles résidences, tandis que Lac-Brome augmentait de près de 200 personnes et autant d’habitations… Dans les deux municipalités, le coût moyen d’un logement était déjà, en 2001, égal ou supérieur à celui d’un logement montréalais, et largement supérieur à la moyenne de la MRC, tandis que le marché immobilier était orienté vers les villégiateurs et les jeunes (ou presque) retraités, deux segments de clientèle ayant les moyens de se payer  les morceaux de nature ou de campagne bucolique recherchés par presque tous.

Durant la même période, dans l’ensemble de la MRC, le nombre de résidences a augmenté cinq fois plus rapidement que la population. Dans le secteur le plus pittoresque de la MRC, ce rapport a oscillé entre 7 pour 1, à Dunham, et 1,5 pour 1, à Sutton, sauf à Bolton-Ouest où la petite population a augmenté deux fois plus vite que le nombre de logements, et à Frelighsburg où population et résidences ont légèrement diminué.

Il y a donc chez nous de moins en moins de monde par habitation, de plus en plus de constructions dans la nature. De moins en moins de nature pour assurer le fonctionnement de notre écosystème et de moins en moins de place pour les travailleurs nécessaires au fonctionnement de nos communautés...

Près de cinquante ans se sont écoulés depuis la publication de Death and life of american cities. Cette dénonciation retentissante des politiques d’urbanisme modernistes démontrait à quel point la compartimentation des usages par le zonage monofonctionnel était contraire au développement organique « naturel » des villes, qui impliquait une étroite mixité d’usages. Depuis, les biologistes ont mis les notions de bio-diversité et de réchauffement planétaire à l’avant-scène des préoccupations planétaires et les économistes ont redécouvert les vertus de la diversité économique…

Étonnamment, cela semble n’avoir eu aucune influence sur nos campagnes, o ù les fonctions de production sont de plus en plus dissociées des fonctions d’habitation ou de récréation, et les usages, de plus en plus exclusifs... Dans le paysage, ça se traduit par des déserts agricoles ponctués d’oasis bucoliques nichées dans ce qui reste de verdure, jusqu’à ce que la nature les rattrape à grands coups d’algues bleues… Alors, décor ou milieu de vie?

Patricia Lefèvre

GRAPP (Groupe de réflexion et d’action sur le paysage et le patrimoine)

1- Jane Jacobs,1961.