Lorsque trop n’est pas encore assez
Serge Gagné
Il faut tirer le dictionnaire par les cheveux pour ne pas associer suffisance et prétention (Larousse lexis). Anciennement, le mot suffisance se rapportait au fait d’en avoir assez de ceci ou de cela: « J’en ai ma suffisance » (Petit Robert). Aujourd’hui, on dira simplement, pour exprimer sa satisfaction ou son contentement: « J’en ai assez », « Ça suffit ».
Notre vocabulaire est toujours un peu boiteux et nous résistons mal à la tentation d’inventer et de brouiller les cartes pour faire chic! Par exemple, en gastronomie, savons-nous différencier les limites de la privation de celles du contentement ?
Voyons ce qu’en disent deux récentes éditions du TIME. Dans celle du 11 juin, un humoriste rappelle un régime tout simple des années soixante-dix pour contrer la boulimie, c’est-à-dire, lorsque encore n’est jamais assez. Pendant 48 heures, l’auteur s’astreint à un mélange, dans un verre d’eau, de piment de Cayenne, de jus de citron et de sirop d’érable ambré: une pincée de piment et deux cuillerées à table des deux liquides. Résultat, au terme des premières 12 heures: dégagement de l’esprit, léger refroidissement… et salut la soie dentaire! Le lendemain matin, la faim ne se fait toujours pas sentir, ni tard l’après-midi. Le surlendemain, un minimum d’alimentation s’impose: un œuf, une rôtie, une banane et quelques noix. Pourtant, notre homme se demande s’il ne commence pas à préférer la privation au travail de digestion.
L’autre exemple (TIME du 2 juillet) se situe à l’opposé du premier et commande une approche politique. Le journaliste rappelle que les prix de l’alimentation, aux États-Unis, n’ont cessé de chuter : de 23.4% du budget familial à 9.9%, depuis le crash de 1929, mais surtout depuis 1945 (contre 16% en Grande-Bretagne, 23% au Brésil et 29% en Thaïlande). Les subventions à la culture du maïs ont fait plonger les prix de ses produits dérivés (« snacks and Cokes », précise le texte), gros porteurs de calories. À l’inverse, ceux des fruits et des légumes (non subventionnés, conservés et transportés à grands frais) ne cessent de grimper! Pour le prix d’un simple sac de biscuits, on obtient cent fois moins de calories dans des framboises! Les fruits et les légumes, bien que contenant moins de calories, assouvissent davantage la faim. Alors, pourquoi ne pas couper les subventions aux gourmandises (« junk food »), c’est-à-dire, au type d’agriculture qui les sous-tend ?
SCIENCE ET AVENIR de mars (livré au Canada fin juin), dans son dossier « Bien manger », invite aussi le consommateur à l’équilibre alimentaire. Car on ne mange plus, on fait le plein. Il faut manger dans la détente, en groupe, avec des amis, en famille. « Ne plus manger avec sa tête, mais avec son cœur ». Et non pour faire le plein de nutriments ou d’ « alicaments », comme le veulent les bibles alimentaires modernes. Ce qui n’empêche pas de réhabiliter les légumineuses (pois, haricots, lentilles), sources traditionnelles de protéines cultivées depuis 9 500 ans, ni de se convertir aux oméga 3. Enfin, petit secret : si vous mangez lentement, votre faim décroîtra sensiblement, paraît-il, dans un délai de quinze minutes…