Ça suffit!
Qu’il soit individuel ou collectif, le « progrès » se mesure aujourd’hui en termes de quantité et de croissance. Plus vite, plus fort, plus grand, plus riche, plus célèbre, plus facile, plus efficace, plus cher... Symptôme de cet engouement pour le signe d’addition, le livre Guinness des records est un des ouvrages les plus vendus après la Bible. Et pendant que, comme un navire alourdi, le règne de la quantité s’enfonce, l’avare, les pieds dans l’eau, attache encore quelques lingots à sa ceinture sous les yeux de l’envieux qui, le voyant, s’écrie : « J’en veux moi aussi ».

La définition de la « dépendance » par l’Organisation mondiale de la santé ne perd rien de sa précision lorsque le mot « drogue », qui y figure deux fois, est pris comme terme générique désignant tout ce qui fait l’objet d’un attachement compulsif. L’obsession contemporaine pour l’avoir est bel et bien un « État psychique et quelquefois également physique résultant de l'interaction entre un organisme vivant et une drogue, se caractérisant par des modifications du comportement et par d'autres réactions, qui comprennent toujours une pulsion à prendre la drogue de façon continue ou périodique de façon à retrouver ses effets psychiques et quelquefois éviter le malaise de sa privation. » Ajoutons que lorsque le « remède » aggrave le mal qu’il entend soigner, le patient a tendance à augmenter les doses.
Comme le drogué qui s’obstine à soigner son mal de vivre en répétant un comportement destructeur (alcoolisme, toxicomanie, boulimie, sexualité compulsive et troubles obsessifs compulsifs en tous genres) en dépit de l’évidence que ce comportement a des impacts désastreux sur tous les fronts (santé, famille, emploi, etc.), nombreux sont ceux qui se lancent dès les bancs d’école à l’assaut d’échelles de pouvoir, de propriété et de prestige au sommet desquelles ils pensent trouver le bonheur. Hélas, comme le faisait remarquer le mythologue Joseph Campbell, ce n’est qu’en haut de telles échelles qu’ils s’aperçoivent s’être trompés de mur. Pour d’autres, moins portés sur l’escalade ou sujets au vertige, le spectacle des vedettes de la scène et du stade grimpant par procuration suffit. Reste enfin l’ascenseur aussi populaire qu’improbable du billet de loterie vendu par l’État pour faire monter... ses revenus.
Les dirigeants politiques et leurs hypno-anesthésistes faiseurs d’images ne gouvernent plus : ils gèrent de leur mieux des consommateurs que le train fou d’une économie détournée de sa fonction administrative première mène tout droit à la triple destinée des toxicomanes : maladie, folie et mort. Les deux premières seraient considérées comme un fait accompli par tout extra-terrestre accoudé 24 heures à la balustrade du monde. La troisième, la mort des drogués d’avoir, est chaque jour plus probable. « Ce qui est presque incroyable, c’est qu’aucun effort sérieux n’ait été entrepris pour échapper à ce qui semble être la loi finale du destin. Alors que dans la vie privée, seul un fou resterait passif en présence d’une menace dirigée contre son existence, les responsables des affaires publiques ne font pratiquement rien, et ceux qui leur ont confié leur sort continuent eux aussi de ne rien faire. […] les dirigeants comme les dirigés anesthésient leur conscience et leur désir de survie en donnant l’apparence qu’ils connaissent la route et qu’ils se dirigent dans la bonne direction. […] les changements de vie indispensables seraient si rigoureux que les gens préfèrent la future catastrophe aux sacrifices qu’ils devraient consentir dès maintenant. » C’est Erich Fromm qui l’affirme dans « Avoir ou Être ». Et le psychanalyste d’ajouter : « Je ne peux jamais être satisfait parce que mes désirs sont sans fin; je dois envier ceux qui ont plus que moi et avoir peur de ceux qui ont moins. Mais je dois refouler tous ces sentiments afin d'offrir l’apparence (pour les autres comme pour moi-même) de l’être humain souriant, rationnel, sincère et bon, que tout un chacun prétend être. »
Maintes voix prophétiques ont souligné à travers l’histoire les périls de la boulimie d'avoir : « Qui vit content est riche, mais l'insensé se ruine à vouloir davantage » (Lao-Tseu). « La source de toute souffrance est l’attachement » (Bouddha). « À quoi sert à l’homme de gagner l’univers tout entier s’il vient à perdre son être ? » (Jésus). « L’âme ne croît pas par addition mais par soustraction » (Maître Eckhart). « Qui vit content de rien possède toute chose » (Boileau). « Plus sa puissance grandit, plus l’homme s’appauvrit… Nos consciences doivent s’éveiller au fait que plus nous devenons des surhommes, plus nous sommes inhumains » (Albert Schweitzer).
L’empressement à devenir des surhommes « par addition » traduit une terreur plus ou moins consciente face à la mort. Quiconque s’identifie à son seul personnage caduc a, en effet, de bonnes raisons d’appréhender la fin du film. Par contre, toutes les traditions spirituelles qui n’ont pas dégénéré en morale ou en pensée magique dénoncent comme une illusion cette identification réductrice typique du règne de l’avoir en nous invitant à découvrir un mode d’être que la rouille et les vers n’atteignent pas. Loin d’être la satisfaction béate et comateuse de l’ivrogne dont on dit, au propre comme au figuré, qu’il est « plein », « bourré » ou « paqueté », le contentement dont les traditions font l’éloge est une mouvance intérieure aussi légère que joyeuse. Gabriel Marcel y fait allusion dans « Être et avoir » en affirmant que contrairement à la satisfaction qui ne se réalise qu'entre quatre murs, la joie ne se déploie qu'à ciel ouvert.
Paradoxalement, le cœur insatisfait dans sa prison d’avoir ne voit le ciel ouvert qu’après un retentissant « Ça suffit ! »
Daniel Laguitton