Suffisant pour qui?

Les paysages forestiers sont caractéristiques de la région de Sutton.

Des points de vue de certaines montagnes, ces vastes étendues vertes nous semblent imperturbables. Les grands espaces qui nous entourent s’avèrent hautement suffisants pour assouvir notre besoin de tranquillité ou de retraite en pleine nature. Or ce que nous considérons suffisant ne l’est pas nécessairement pour l’ensemble de la biodiversité. Les oiseaux, les grands et les petits mammifères, tout comme les amphibiens, les poissons et les végétaux ont une toute autre vision de la chose. Les territoires naturels qu’ils habitent doivent être assez vastes et diversifiés pour répondre à une multitude de besoins en nourriture, en abris et en aires de reproduction.

Prenons un exemple. Le lynx roux parcourt plusieurs kilomètres pour accéder à une diversité de milieux qui combleront ses exigences. Pour se déplacer et se reposer en sécurité, il optera pour des forêts denses et matures. Par contre, ses proies favorites se trouvent plutôt dans les jeunes forêts. Le lynx roux doit en outre pouvoir circuler à l’intérieur de corridors forestiers pour atteindre aisément les différents secteurs de son territoire.

Autre exemple, le tangara écarlate est un oiseau de forêt intérieure qui requiert de grands fragments forestiers pour s’alimenter et se reproduire. Le milieu naturel qui l’abrite doit être d’une superficie suffisante pour comprendre une zone tampon de plusieurs mètres entre son habitat strictement forestier et les milieux non forestiers des alentours.

D’autres petits animaux, incluant les salamandres, les tortues et les rongeurs se contentent de plus petits territoires, mais leurs populations ne se maintiendront que dans l’optique où leur milieu de vie répond à certaines exigences propres à leur espèce. Ainsi, une plus grande diversité biologique se développera dans un milieu naturel qui comprend un réseau de forêts matures et en régénération, des rivières et des lacs ceinturés de bandes riveraines végétalisées, ainsi que des milieux humides. Encore une fois, ces aires naturelles ont tout intérêt à être séparées des territoires humanisés par une zone tampon qui diminuera les impacts de la pollution, du bruit et des perturbations anthropiques en général : développements, animaux domestiques, véhicules-moteurs, etc.

Enfin, pour qu’un milieu naturel demeure en équilibre, sa capacité de support doit être respectée. Une aire naturelle de petite taille ne peut supporter des populations animales ou végétales trop denses. Par ailleurs, un petit milieu naturel isolé est peu favorable aux échanges génétiques, ce qui peut avoir pour effet d’affaiblir les populations animales. Une fois la capacité de support d’un milieu dépassée, les individus d’une même espèce manquent d’espace, sont donc plus susceptibles aux maladies, leur condition physique se détériore et ils peuvent éventuellement mourir de faim. Pis encore, si l’espace est trop restreint pour abriter une population viable d’une certaine espèce, celle-ci peut être vouée à l’extinction dans cette aire naturelle s’il n’existe pas de possibilité d’immigration. De la même manière, un milieu dont la capacité de support est atteinte se dégrade à cause de la grande pression qu’il subit. Sous nos latitudes, des aires naturelles de plus de 10 km carrés liées par des corridors forestiers permettent de soutenir des populations viables d’animaux à grand domaine vital.

Le Corridor appalachien (ACA) veille à cette suffisance

Heureusement, la région des Appalaches du sud du Québec est encore aujourd’hui considérée comme l’une des dernières vastes aires naturelles comprenant les éléments écologiques essentiels aux espèces à grand domaine vital (lynx, ours, orignal, pékan), aux oiseaux de forêt intérieure (tangara écarlate) et aux oiseaux de proie (faucon pèlerin, buse à épaulettes), ainsi qu’à plusieurs autres espèces. En conservant à perpétuité des sites naturels tels que des grandes étendues forestières – appelées les noyaux de conservation-, des corridors forestiers, des terres humides, des bandes riveraines et des parois rocheuses, l’ACA contribue à maintenir un milieu de vie dynamique propice à la faune et à la flore de la région.

Lynx roux
Photo par Clément Robidoux
Tangara
photo US Fisheries and Wildlife Service

La stratégie de conservation de l’ACA s’appuie directement sur les besoins des différentes espèces fauniques et floristiques. Chaque nouvelle aire protégée par l’ACA et ses partenaires sert d’abri pour les espèces animales et végétales, de garde-manger, d’aire de reproduction ou de corridor pour les déplacements de la faune. Qui plus est, assurer cette suffisance à la biodiversité de la région des Appalaches nous comble de magnifiques paysages gorgés de vie!

Jacinthe Caron
Corridor appalachien

www.apcor.ca

450 242 1125