PAR DELÀ LA SURFACE

Bandes dessinées et musiques

par RAMON VITESSE

Avec l'avènement des monstrueuses compagnies de disques (désormais marchands de biens et autres bidules) et des gros éditeurs de BD, l'émergence d'une BD différente et de musiques particulières est-elle possible? Étonnamment plus que jamais bien qu'elle doive tout de même arriver à tenter des publics subissant une avalanche médiocre... Voyons quelques petits riens d'exception.

Les Éditions de l'An 2, une maison singulière créée par Thierry Groensteen vise à sortir des ouvrages que personne ne publierait autrement avec des volontés internationales, féminines et innovantes. Sa collection Traits féminins apparaît exemplaire de cette démarche audacieuse. ANNA EN CAVALE (L'An 2) de Lucie Lomovà, une tchèque, y accouche d'un récit débridé entremêlant avec vigueur le parcours de femmes de tout âges et de celui d'un pays déchiré politiquement. Il y est question d'exil, de liberté et de femmes se coltinant avec leurs désirs; le tout en noir et blanc dans un style pouvant évoquer Ceppi.

Du Québec, LE PIANO DE NEIGE (Mécanique Générale) de Robert Marcel Lepage, également musicien, allie BD en filigrane, flânerie et poésie douce-amère. Un trait aérien, des écholalies ou des dialogues avec requins ou mottes de neige introduisent la philosophie en BD. Et, tant qu'à réfléchir, allons y gaillardemment en s'enfonçant dans LES SOUS-SOLS DU RÉVOLU (Futuropolis/Musée du Louvre Éditions) de Marc-Antoine Mathieu question d'emprunter une spirale temporelle et intellectuelle sur les fondements de l'institution muséale, et ce, à travers une mise en abysse de notions apparemment immuables tels expert, copie, fragments, etc. Il y est même question de « bricabracologie »!!! Les plus jeunes d'entre nous ont également accès à des oeuvres à méditer. LES AVENTURES DE MÉGAMONSIEUR, 2. Y'en marre des fioulpes! (Litho) de Martin Desbat, avec son super antihéros et sa rocambolesque monstruosité de poulpes ingérant du fioule – d'où fioulpe, aborde avec humour la question des carburants fossiles autant que des aspects scientifiques, commerciaux, politiques et médiatiques qui y sont entrelacés. GUS, 1, Nathalie (Dargaud) de Christophe Blain, toujours sans en avoir l'air, avec un récit empruntant les aspects d'un western, voire d'un comic un rien désuet, ne cesse de débattre des questions amoureuses au sein d'un trio de desperados. Le seul des trois qui ne semble pas porté sur la chose, étant marié et père, se retrouve, secrètement, à vivre intensément une idylle. Les deux vantards, eux, des idylles, ils ne font que s'en raconter... Dans un registre d'initiation scientifique, LES GRANDS DÉBROUILLARDS (Bayard) de Réal Godbout (l'auteur de Michel Risque et de Red Ketchup) propose onze histoires présentant sommairement des découvreurs d'ici au moyen d'un trait des plus alerte. Notamment, Ursula Franklin, une pionnière de l'archéométrie qui disait: « La technologie doit être au service des gens pas l'inverse. Autrement elle ne sert qu'à mettre de plus en plus de pouvoir dans les mains de moins en moins de personnes. » Chacune des minis biographies se voit accompagnée d'une fiche ressource des plus pertinentes en piquant l'envie d'aller plus loin. Question découvertes, la BD d'ailleurs, émerge peu à peu; LA VIE DE PAHÉ, T.1 Bitam (Paquet) de Pahé un gabonnais qui, avec force de détails hilarants, se raconte, son enfance, son premier séjour en France, la politique d'un pays Africain qui, tiens donc, possède pétrole et bidonville... Bref, un voyage assurément instructif par un auteur pour le moins débonnaire! La BD que l'on réalise à partir de son expérience peut devenir, dépendemment du sujet et du traitement graphique, pure merveille. COMMENT LE CANCER M'A FAIT AIMER LA TÉLÉ ET LES MOTS CROISÉS (Delcourt) de Miriam Englebert, atteinte du cancer du sein, prend une dimension inouïe, malgré un dessin à la limite mauvais, en racontant sans ambages ses réactions, ses liens avec les autres, l'approche de la mort, etc.

En musique , débutons avec un fulgurant coup de coeur pour JÉRÉMI MOURAND, Vacher (Migratoire/ Local) dont le retour décoiffera l'amateur de rock viscéral, de chanson libertaire à saveur iconoclaste (pensons à Le Mal nécessaire sorte d'hymne aux voleurs) et, plus largement, de pirouettes musicales en tout genre en guise « d'expéri‑mental »... Un must avec sa pochette sérigraphiée d'humanoïdes en dégénérescence! Un cran plus bruitiste LES ÉKORCHÉS (Indica/ Outside) favorisent une approche acoustique incorporant un violoncelle incisif aux instruments habituels du métal. Attention, la voix d'écorché vif de Marc Vaillancourt (ex B.A.R.F. enfin de retour!) ne laisse guère de répit. En prime, en compagnie de membres de Grimskunk et d'un accordéon, que voilà une reprise intempestive d'une pièce de ce Brel de Belge; Vesoul. Les textes délaissent l'aspect révolté anarchiste pour une introspection néamoins rentre dedans... On ne se refait pas! Que dire de MYSTIK MOTORCYCLES, Gay L.A. music?(Hail Kings), de ces grenoblois qui vivront au Québec une année durant? Un rock incendiaire et trouble dans la lignée tout de travers des Cramps, du glam au maquillage douteux parsemé de riffs joyeusement saturés d'électricité. À surveiller; ne serait-ce que pour s'assurer de ne pas subir les affres d'un inévitable concert.

BASS MA BOOM, Sound system Vol. 1 (BMB) nous permet de reprendre pied et de vous dire que le dub, une musique de danse dans la foulée du ska dancehall et du reggae avec une volonté de manipuler les éléments sonores, s'éclate sous la houlette de Vander (ex. Colocs et ex. Frères Brozeurs) qui convie un membre des Massilia Sound System (France) pour une pièce en lien avec les luttes émergentes sur l'eau avec la coalition Eau secours. Pour notre bonheur naturaliste, il est également question de bûcheron sur ce disque inoubliable. Et les dames, que font-elles? MARIE-ANNICK LÉPINE, Au bout du rang (La Tribu/ Select), celle-là même des Cow-Boys Fringants, se lance avec ses propres compositions amassées au fil des ans. Si quelques textes s'inquiètent de la marche du monde, l'auteure et multiinstrumentiste rassemble folk et chanson avec bonheur, la jeune femme se questionne sur l'absence d'amour durable et d'enfant dans sa vie. Curieusement, ce questionnement prend un tour facétieux et frondeur avec ELENI MANDELL, Miracle of five (Zedtone) qui tricote un country rock acidulé d'un groove jazzy. De fait, avec sa pièce Girls, elle évoque le fantasme au quotidien et de sa resurgence occasionnelle. Plus encore, cette guitariste acoustique aux compositions remarquables de simplicité évoque que la vie, constamment, se doit d'être remise en perspective. Tous n'ont pas la capacité de voir émerger une baleine surgissant pour respirer dans le train train de leur respiration !

ENCADRÉ

DE LA BD À SUTTON

Les aficionados de cette chronique seront ravis d'apprendre que la bibliothèque (à l'école) vient de recevoir une collection d'une centaine de titres qui sera enrichie d'achats qui pourraient atteindre 500$ par année sur trois ans. Les dons reste néamoins bienvenus... Évidemment, il n'en tient qu'à votre curiosité et à vos appétits de lectures pour assurer la pérénité de cette initiative sympathique. En vrac, nous vous recommandons chaudement quelques auteurs: Tardi, Lelong, Loisel, Ferrandez/Benacquista, König, Riff Reb's, Binet, Wintz/Delangle et bien d'autres. La BD adulte reste méconnue et fabuleuse en regard de la BD franco-belge distrayante...