DURE, L’ÉMERGENCE…
Quand je l’ai rencontrée, son char était mort et elle s’en allait sur le pouce, sous la pluie, pour soigner, dans une vieille grange qu’on lui avait prêtée à Dunham, les brebis achetées avec l’argent de ses prêts et bourses. Quand je l’ai revue ce printemps, elle venait de lever le dernier obstacle empêchant un financement minimal de son projet.
À 24 ans, sans argent, sans terre et sans racines agricoles, elle vient de réussir à réaliser son rêve d’enfance, tout en ressuscitant une vieille ferme loyaliste à l’abandon et en facilitant l’accès local à une viande biologique abordable.
Depuis toujours, elle rêvait de vivre sur une ferme. Mais sans un sou et sans aucune attache rurale, elle n’y croyait pas vraiment. Alors, sans grande conviction, elle a étudié en mécanique marine puis en soins infirmiers. Puis, un cours par correspondance en soins des animaux a ranimé la flamme. Histoire de se confronter à la réalité, elle est allée appliquer ses nouvelles connaissances dans un élevage de canards bien connu. Et s’est vite rendu compte qu’on était loin de sa ferme de rêve…
Entre-temps, elle devient maman et rêve maintenant pour deux. Elle décide alors de plonger en s’inscrivant à un cours en lancement d’entreprise. C’est ainsi qu’elle ébauche son premier plan d’affaires ayant pour objet un élevage de chèvres assorti d’une fromagerie. Son travail assidu lui vaut une bourse DESJARDINS, en plus de son diplôme (ASP). Apprenant qu’une bourse de 20 000 $ est accessible aux diplômés en gestion et comptabilité agricole pourvus d’un plan d’affaires convaincant, elle s’inscrit au cégep de Chaudière-Appalaches, qui utilise le « e-learning » pour rejoindre ses clientèles rurales. Dans un même temps, elle cogne à la porte du CLD Brome-Missisquoi qui lui donne accès à différents programmes d’aide, la met en contact avec un agriculteur à la recherche d’une relève potentielle et lui conseille de réviser son plan d’affaires, étant donné qu’une fromagerie respectant les normes coûterait trop cher pour quelqu’un qui n’a pas un sou pour démarrer.
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La belle fermière |
L’expertise et les actifs de l’agriculteur intéressé la décident à recommencer son plan d’affaires pour s’accorder aux installations et priorités de ce partenaire providentiel, qui possède déjà les installations requises pour l’élevage conventionnel (poulet et veau) et qui souhaite réorienter sa production vers le poulet biologique, un créneau plus juteux selon lui. Commence alors la rude découverte du système de gestion de l’offre pratiquée par le syndicat des producteurs de volaille du Québec…
Bio ou pas, l’élevage commercial de poulets (plus de 100 unités / année) passe par l’achat ou la location de quotas de production correspondant à un nombre fixé de kilos de poulet hebdomadaire. Le bio ne bénéficie d’aucun quota réservé et les quotas sont aujourd’hui possédés, en majorité, par quelques grands intégrateurs qui peuvent soient les louer, soit faire réaliser leur production sur une base forfaitaire. Les rares quotas libérés par des agriculteurs se retirant sont tirés au sort, ce qui les destine parfois à ceux qui en ont déjà beaucoup. De toute façon, un investissement de 90 000 $ est à prévoir juste pour avoir le droit de produire le plus petit quota possible. Quant à leur location, elle n’est autorisée que si vous en avez déjà. Alors pour la relève émergente, il n'est simplement pas évident de s'établir en production avicole.
Finalement la Ferme BioGeronimo (anciennement la Belle Ferme Bio) a réussi à se trouver un partenaire de production pour produire les poulets qui assureront des revenus réguliers à la Ferme BioGeronimo, facilitant ainsi le démarrage de volets à priori plus risqués, mais plus près de son rêve : agneaux, cochons et autres animaux de la ferme assortis de fruits et légumes, et peut-être d’un volet éducatif…
Car, après avoir perdu un partenaire, surmonté une montagne de paperasses, assumé le refus de financement de la Financière Agricole (faute d’actif) et une baisse de deux tiers de la subvention promise par le CLD (à cause de la perte du partenaire initial), elle finit par rencontrer sa ferme. C’est là qu’elle loge son troupeau dans la grange de cette vieille ferme loyaliste bien décrépite, mais avec tous ses bâtiments debout, en attente d’une nouvelle vie. L’occupant des lieux, le petit-fils du fermier qui avait exploité puis racheté la terre des Laduke au début du siècle dernier, accueille avec enthousiasme le projet en panne de partenaire foncier. Il lui offre non seulement l’usage de la grange et des terres, mais aussi son expertise en informatique et en affaires ( à la suite du changement de nom au printemps 2008 l'entreprise en maintenant située à Saint-Ignace-de-Stanbridge).
Tout en coupant ses piquets de clôture, en accouchant ses brebis, en poursuivant ses études et en élevant son petit, Sonia refait donc son plan d’affaires. La Ferme BioGeronimo produira dès ce printemps (2008) des poulets, des agneaux et peut-être des petits cochons bio, et le reste un peu plus tard. Leur mise en marché s’appuiera sur un réseau de distribution directe et locale de viande et d’autres produits de l’agriculture biologique, en utilisant Internet pour la promotion et la gestion des commandes. Touche finale, c’est un artiste du coin, amoureux des basses-cours, qui s’occupera du visuel.
À l’heure où les agriculteurs devraient figurer en tête de liste des espèces menacées, la relève se fait rare. Pour réussir dans un contexte où le coût du terrain et les règles de financement et d’encadrement agricoles exigent des fermes d’agrément ou des monoproductions de plus en plus industrielles, les jeunes aspirants-agriculteurs visant la rentabilité et tentés par le créneau le plus porteur du marché (le biologique) doivent déployer des trésors de courage et d’ingéniosité.
C’est donc avec beaucoup de gratitude que le GRAPP décerne sa Bêche d’Or 2007 à la Ferme BioGeronimo, à sa belle fermière, à ses moutons et à leur hôte, pour leur valeureuse contribution à l’émergence d’une agriculture garante des paysages et du patrimoine rural, et du bien-être des communautés qui y vivent. Et si vous êtes à l’occasion carnivore, et que l’envie vous prend de contribuer à l’avenir de la relève et du patrimoine tout en améliorant votre ordinaire vous pouvez commander pour livraison au 450 775 2461 ou par courriel à shimmerlight@hotmail.com.
Patricia Lefèvre,
Pour le GRAPP