Incontournable et méconnue

En 2003, la Fondation du patrimoine religieux du Québec, en collaboration avec le ministère de la Culture et des Communications, a réalisé un inventaire de 2751 lieux de culte du Québec et a estimé la valeur patrimoniale de chacun en lui attribuant l’une des cotes suivantes: Faible (E), Moyenne (D), Supérieure (C), Exceptionnelle (B) et Incontournable (A).

À une époque où la pratique généralisée de l’hyperbole rend suspects tous les superlatifs, le terme «incontournable» peut, de prime abord, laisser indifférent, mais lorsque l’on dit d’un bâtiment que sa valeur patrimoniale est non pas « supérieure », non pas « exceptionnelle », mais « incontournable », on a tendance à prêter foi à l’affirmation.

L’église anglicane Bishop Stewart Memorial Church of the Holy Trinity de Frelighsburg s’est vue attribuer la coteA dans l’inventaire en question. Pour mettre cette appréciation en perspective - s’agissant d’églises, me pardonnera-t-on un certain esprit de clocher? - les églises les mieux cotées de Sutton et de Dunham ont obtenu respectivement les cotes D (église Olivet Baptist de Sutton) et C (église Dunham United).

De façon assez paradoxale, l’église «incontournable» Bishop Stewart est relativement méconnue, en raison notamment de sa localisation en retrait des voies de communication qui traversent le noyau villageois. Peu mise en valeur, l’église reste peu visitée. Cette situation devrait toutefois changer avec l’installation, ce printemps, de panneaux d’interprétation réalisés par la Société d’histoire et du patrimoine de Frelighsburg avec le soutien de la municipalité de Frelighsburg, du Pacte rural et de la Caisse populaire Desjardins de Bedford.

Plusieurs éléments on contribué à justifier l’appréciation, on ne peut plus favorable, de la valeur patrimoniale de l’église. Les qualités architecturales du bâtiment y sont évidemment pour beaucoup. Il a été construit de 1880 à 1884 sur des plans de William Tutin Thomas, qui était, en son temps, l’un des architectes montréalais le plus en vue. La maison Shaughnessy, qui abrite à Montréal le Centre canadien d’architecture, c’est lui. C’est lui aussi, la résidence montréalaise de George Stephen, le magnat du chemin de fer, aujourd’hui le Club Mount Stephen.

L’église Bishop Stewart est de style néo-gothique, reconnaissable aux fenêtres en ogive et à la présence de contreforts, ces piliers qui servent normalement d’appuis aux murs. Ici, leur fonction est surtout esthétique : présents sur le mur sud du bâtiment, visibles du village, ils sont absents du mur nord qui donne sur le cimetière. La toiture est d’ardoise et les murs sont de brique polychrome.

L’église Bishop Stewart Memorial
Source : Fondation du patrimoine religieux du Québec – 2003

La charpente à blochets
Source : Fondation du patrimoine religieux du Québec - 2003

L’intérieur est remarquable de sobriété, si l’on fait exception de la structure de bois qui soutient la voûte. Appelée charpente à blochets (en anglais : hammerbeam posts), elle s’inspire de l’architecture médiévale. Caractéristique rare dans un édifice de ce genre : les murs intérieurs sont de la même brique de couleurs contrastées que l’extérieur du bâtiment.

À noter, enfin, l’orgue patrimonial, construit en 1867 par le facteur montréalais Samuel Warren. D’abord installé dans l’église Holy Trinity de 1808, il a été démonté, entreposé puis remonté dans l’église actuelle, vers 1884. Cet instrument est bien servi par les qualités acoustiques de l’église dont peuvent témoigner les personnes qui ont assisté aux concerts qui s’y donnent à l’occasion.

Ce qui a justifié le qualificatif d’« incontournable » pour exprimer la valeur patrimoniale du bâtiment, c’est aussi son haut degré d’authenticité. Il faut être reconnaissant aux paroissiens d’avoir su conserver l’église dans un état qui n’est pas éloigné de celui qu’on pouvait observer lors de son inauguration. Cette situation risque toutefois de changer, si l’on n’y prend garde. On le sait, l’entretien d’un bâtiment comme celui-là coûte cher. La communauté anglicane de Frelighsburg est aujourd’hui réduite à une poignée de fidèles. Du toit aux fondations, le bâtiment montre plusieurs signes d’un déficit d’entretien attribuable à l’absence de moyens financiers adéquats.

Voilà pourquoi le milieu est invité à épauler les efforts du petit noyau des fidèles. À cette fin, un cocktail-bénéfice a eu lieu le 20 mai dans le cadre des fêtes du bicentenaire de la paroisse.

Pierre-André Côté