Émergences

Voilà 800 ans qu’une phase d’émergence enfle l’Occident comme la grenouille de la fable. Le temps est venu d’une inversion ou d’une explosion. Une brève rétrospective mettra cette affirmation à l’échelle : c’est environ 1200 ans avant notre ère que les mythes fondateurs de la Grèce antique situent le légendaire brasse-camarade entre les humains et les dieux que fut la guerre de Troie. C’est l’époque où la civilisation mycénienne s’effondre et où commence ce que les historiens appellent le Moyen Âge grec. Huit cents ans plus tard, soit vers 400 avant notre ère, Platon, Aristote et compagnie incarnent l’émergence de la pensée greco-latine sur laquelle s’établira un empire dont les frontières s’étendirent des derniers promontoires d’Armorique (à l’exception d’un petit village gaulois…) à l’Ouest, aux portes de l’Écosse au Nord, à l'orée du Royaume des Perses à l’Est et aux sables du sud de l’Égypte et du Sahara. Environ 50 des 250 millions d’habitants de la planète (20%) vivaient sur les territoires de l’empire Romain. À l’échelle d’aujourd’hui, c’est beaucoup plus que le 13,5 % des pays du G8 et un peu moins que la Chine.

Huit cents ans après Platon, très précisément le 24 août 410, un coup fatal fut porté à l’empire quand les Wisigoths venus du Nord sous la conduite du roi Alaric mirent Rome à sac. Huit cents ans d’expansion, c'est-à-dire de dynamique Yang, masculine, émergente, conquérante, venaient de prendre fin et l’empire affaibli par une décadence dont les excès sont passés à l’histoire entrait dans une phase de compostage qui durera, elle aussi, huit cents ans. Durant ce que l’on appelle le Moyen Âge (à la lettre « l’âge intermédiaire » mais aussi « l’âge sombre » ou « Dark Ages »), le bassin de l’empire déchu devint le sombre creuset d’une fermentation qui fut aussi une gestation selon une dynamique globale de type Yin, féminin. Du cinquième au treizième siècle, l’Occident a mijoté dans une crypte dont maints recoins échappent encore au regard des historiens.

Arrive l’an 1200, la grossesse est à terme et l’Occident accouche : du compost de l’empire culbuté par les Goths , 800 ans plus tôt , jaillissent comme des champignons les fleurons de l’architecture gothique. Entre 1160 et 1300, Paris, Poitiers, Chartres, Bourges, Reims, Amiens, Dijon, Beauvais, Limoges, Narbonne, Toulouse, Rodez, Albi --et j’en passe, lancent dans l’azur la nef de cathédrales dédiées à Notre Dame, symbole du féminin éternel. De 1100 à 1300 , l’appel aux croisades met en branle une nouvelle émergence attisée par le sectarisme religieux. Ce mouvement prendra un tournant décisif au lendemain de l’expulsion des Juifs d’Espagne le 2 août 1492 : c’est en effet avec une synchronicité quasi surréaliste qu’à l’aube du 3 août 1492, on hisse des voiles dans le port de Palos en Andalousie. Du navire-amiral de la flottille de trois bâtiments qui prend le large ce matin-là, une nef rétrospectivement baptisée « Santa Maria », Christophe Colomb descendra le 12 octobre sur une plage des actuelles Caraïbes : « petit pas pour l’homme, pas de géant pour l’humanité ». Un nouveau monde émerge du rêve « héroïque et brutal » des conquérants.

Les Césars des uns étant les Alarics des autres, maintes civilisations précolombiennes entrent abruptement dans une phase de compostage. Sur le vieux continent, l’inévitable retour de balancier des croisades se produit et la Renaissance marque l’équinoxe vernal de l’émergence en cours, son point d’accélération maximale. Les mathématiques et la physique connaissent un essor prodigieux avec les Kepler, Copernic, Napier, Descartes, Pascal, Newton et Leibnitz. Le Siècle des Lumières les suit avec ses philosophes et ses « droits de l’homme » et, dans son sillage, la saignée incandescente du ventre des hauts-fourneaux de la révolution industrielle. Bardées de fer et de poudre, des armadas se lancent à l’assaut de contrées lointaines dans une entreprise de vol qualifié d’une envergure sans précédent connue sous le nom de « colonisation ». Pudeur oblige, quand Marconi ouvrira l’ère du « sans fil » à la fin du 19 e siècle, l’esclavage sera officiellement aboli en Occident : un filet plus discret aux mailles invisibles le remplace depuis avec la généralisation de la laisse électronique dont le téléphone portable est une des variantes les plus populaires.

Huit cents ans, pour un homme, c’est long. Mais à l’échelle où il n’est que poussière et retourne en poussière, c’est juste une respiration de l’histoire. Nous sommes à l’apogée d’une période d’émergence amorcée au siècle des cathédrales et si l’histoire a retenu le 24 août 410 comme coup de grâce emblématique infligé par Alaric à un empire dont les prouesses technologiques font encore partie du patrimoine culturel de l’humanité, elle retiendra le 11 septembre 2001 et l’effondrement du World Trade Center comme l’événement emblématique qui sonne la fin d’un cycle expansif et le début d’un compostage d’empire. J’ai bien dit « sonne » et non « déclenche », car c’est l'organisme affaibli qui est la cause première de la maladie et non le virus. Alaric n’a prévalu à Rome qu’après une impériale décadence. La feuille qui tombe obéit à l’automne, elle ne le provoque pas.

En bref , 1200 avant notre ère : le Moyen Âge grec amorce 800 ans de compostage; 400 avant notre ère émerge un empire qui durera 800 ans; de 400 à 1200 l’empire effondré macère dans le creuset du Moyen Âge; de 1200 à 2000, nouvelle émergence : croisades, cathédrales gothiques, Renaissance, siècle des lumières, révolution industrielle, empires coloniaux, conquête technologique de l’espace et du temps. Cela fait 800 ans que cela dure. Si la tendance se maintient…

Pessimisme? Dans la perspective ensablée des autruches du développement à tout prix, oui. Le développement « durable » a beau être à la mode, l’expression sent le compromis, la panique, presque le sapin. Le premier objectif du développement durable est de durer. On serait prêt à le dire moral, pieux, éthique ou à le peindre en rose pourvu que ça dure. Après tout, pourquoi la fin inéluctable du fantasme de la croissance infinie serait- elle envisag ée avec plus de sérieux et de lucidité chez les faiseurs d’empires que la mort chez la plupart de leurs constituants?

Et pourtant, depuis l’aube des civilisations des paysans anonymes confient chaque année à la terre leurs semis d’automne. Ils ne sont pas pessimistes, ils savent seulement que le grain doit mourir pour porter fruit.

Un jour, dans huit cents ans, un poète-philosophe évoquera le printemps de la nouvelle émergence qu’il sentira remuer dans le ventre du monde. Sera-t-il indulgent pour notre âge de globalisation si nous persistons dans la démesure et refusons d’entrer avec grâce dans l’automne d’une autre gestation? Que les mots de Villon nous servent alors d'épitaphe : « Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

Daniel Laguitton

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