Quoi de plus facile…
On dit un peu trop facilement que la langue française est inutilement difficile et qu'une cure de simplification ne lui ferait pas de tort. Certes, on ne la maîtrise pas sans effort. Cela exige une certaine discipline. Mais j'affirme qu'elle n'est pas si difficile qu'il soit impossible de l'apprendre. N'allez surtout pas dire ça aux cowboys de la langue qui l'éperonnent sans vergogne quand elle leur semble rétive ou capricieuse : ils voudront vous lyncher.
J'en sais quelque chose : pour avoir dénoncé dans des écrits la nonchalance de nombre de mes compatriotes qui trouvent trop ardu de châtier sa langue, on m'a promis pis que pendre. Heureusement, j'ai la couenne dure, et je sais me défendre. En tout cas, je sais de quoi je parle. J'ai appris les rudiments de ma langue maternelle dans une petite école de village, puis de quartier, à Montréal.
À la fin de ma septième année, je savais déjà si bien lire et écrire que j'étais prêt à aborder l'étude du latin et du grec, ce qui est autrement plus difficile, on en conviendra. Et je ne m'en porte pas plus mal.
Mais, allez savoir pourquoi, des gens sans doute bien intentionnés se sont mis en tête de faciliter l'apprentissage de la langue française aux enfants et ont chassé du discours sur la langue la notion « culpabilisante » de fôte de fransais pour lui substituer celle de la libre expression sans limite : « T'écris comme tu veux, mon petit. Pas grave, si tu fais des fôtes . As pas peur, c'est beau de même. » Et le pauvre petit de confondre sesi et sela , de mêler féminin et masculin comme sauce et fromage et de fricoter à grand'peine une poutine littéraire, hélas, bien revêche. Et on voulait lui faciliter les choses…
Plus tard, il sera chanteur populaire. Il pondra un hymne à faire rougir même le chrétien le plus mal engueulé. Mais, pas grave : les « Français de France » se pâmeront devant sa peûrformeûnce à l'Olympia. Alors là… si les Français eux-mêmes s'emmêlent – pardon : s'en mêlent… Pfft !
Seulement voilà, une fois qu'on a commencé à patauger dans les ornières de la bêtise, on n'en sort pas aussi facilement. Un professeur inspiré (ou illuminé) préconise l'écriture au son afin d'aplanir les inégalités entre les écriveurs qui maîtrisent l'orthographe et les autres, à qui on ne l'aura pas enseignée. Voyez comme c'est simple ? Tout le monde pourra désormais écrire son chèdeuvr .
Imaginez un manuel d'agronomie écrit au son. Seul un âne, ce grand connaisseur de son, saura peut-être s'y retrouver.
Enfin, sans doute pour encore mieux faciliter les choses, l'Académie française a eu il y a quelques années l'idée de « rectifier » l'orthographe, jugée incohérente, biscornue, tarabiscotée : bref, compliquée pour rien. L'opération consistera notamment à supprimer les doubles consonnes, puisqu'on n'en prononce qu'une. Or, les auteurs de ces mesures difficultueuses écrivent eux-mêmes le mot consonne avec la double consonne.
Qui plus est, dans l'apologie alogique de leur dernière trouvaille, les Immortels admettront des exceptions à cette nouvelle orthographe : certains mots conserveront la double consonne. Et tenez-vous bien, l'ancienne et la nouvelle orthographe seront acceptables concurremment/concurement ( ? ) tant que l'usage n'en aura pas retenu l'une plutôt que l'autre. Pas faciles à suivre, les Imortels .
Pour ma part, j'ai déjà écrit que je refuse cette réforme et que je continuerai d'écrire le mot traître avec son accent circonflexe. Je soutiens que ce signe orthographique appartient à la mémoire de la langue. Effacer cet accent contribuera à plumer encore plus la pauvre Alouette. Comme si elle n'avait pas perdu assez de plumes comme ça.
Aucune argutie ne me convaincra de l'utilité d'une telle opération. S'il faut être le dernier à se battre contre cette rouerie, je me souviendrai d'être celui-là. Rien de plus facile pour moi : j'ai eu l'immense privilège d'apprendre à la dure école. La bonne.
Richard Weilbrenner