Bandes dessinées et musiques
par RAMON VITESSE
Depuis des lustres, le monde se complexifiant et se ramifiant, nous nous échinons à faciliter la compréhension mutuelle et à vulgariser les connaissances essentielles, des cartes repères indiquant « vous êtes ici » à la scolarisation pour être fonctionnel, des efforts pour se retrouver s'observent. Vraiment?! Pour une éducation visant à former des «esprits vivants, des esprits solides, capables de former leurs propres convictions rationnelles sur tous les sujets » je suggère vivement ÉDUCATION ET LIBERTÉ, Anthologie tome I 1793-1918 (Lux).
La communication, pas le soliloque unilatéral, permettrait de s'entendre et, potentiellement, de se comprendre. JAMBON POUR TOUT LE MONDE (Albin Michel) d'Olive traite de la question de la cohabitation religieuse à Grenade (Andalousie) où musulmans, juifs et catholiques évoluèrent brièvement ensemble, début 1700. SILENCE (Kaléidoscope) de E. Duval et F. Soutif donne un livre pour enfant fabuleux qui illustre l'incompréhension sévissant au sein de la basse-cour où tout ce qui est dit se voit systématiquement déformé. Dans HEMINGWAY (Carabas) de Jason ce sont, outre les incompréhensions de couple, trois amis bédéistes qui complotent un vol de banque tout en étant aux antipodes quant à leurs visées. Le groupe de musique reste un bel exemple de microcosme généralement explosif avec des individualités sous tension. LE LOCAL (Gallimard) de Gipi constitue un superbe BD roman graphique mettant également le doigt dans la faille intergénérationnelle. Les turpitudes de petits vieux souhaitant vivre à fond leurs derniers jours dans LES PETITS RUISSEAUX (Futuropolis) de Rabaté ne manquent pas d'un humour au vitriol avec une histoire en crescendo.

La politique, dans ses excès, offre de fabuleux dérapages communicationnels… Les menteries effrontées de MISTER PRESIDENT, 2. En Voyage (Lombard) de Clarke qui pastiche ironiquement un président américain, un tantinet dégénéré, le démontre. Un groupe de sept volontaires internationaux s'engage pour combattre les fascistes de l'Espagne en 1937 dans QUINTOS (Dargaud) de Andreas et Cochet. Une explosion les livre à eux-mêmes sans chef ni mission. L'égoïsme et autres sujets à controverses ne tardent pas à décimer le groupe après d'extrêmes tensions. En aparté, EXIL, Urbanizheum (Zone Convective/ 400 Coups) réunissant des mises en abysse d'univers urbains et humains de quatorze auteurs très différents, ne manquera pas de nourrir la mise en perspective de visions multiples. À l'inverse, dans LES DAMNÉS DE NANTERRE (Denoël Graphic), Chantal Montellier, une auteure extrême, a passé de l'autre côté du miroir afin de décrypter des mots creux comme «terroriste». Dans cet album, explorant l'action directe et la jeunesse qui étouffe sous le carcan des concessions faites au dieu argent, un fait divers, où un jeune couple sera broyé et des policiers tués, est entièrement revu. Aussi documentée que capable de digressions fictionnelles cette auteure ose analyser: «Une société violente a pour résultat le désespoir».
À défaut d'adoucir le feu intérieur, la musique facilite de secouer nos démons. SUBHUMANS Canada, New dark age parade (G7 Welcoming Committee) énonce clairement ce commerce en énonçant que le monde entier, tout un chacun, est présentement en guerre. TAGADA JONES, Le Feu aux poudres (Enrage/Indica) dans un registre hardcore, punk et désormais électronique pour des textes urgents tel «Combien de temps encore?». VULGAIRES MACHINS, Compter les corps (Indica) quatrième album qui ne ménage aucun effet avec des textes exigeants qui refusent toutes concessions au punk de circonstance récupéré par le show-business (Être un comme) tout en établissant nos responsabilités mondiales des dogmes qui nous rassurent un peu vite… Dans un registre garage punk hyper vitaminé, LES BREASTFEEDERS, Les Matins de grands soirs (Blow the fuse/ Fusion III) offre un second opus qui abonde également à alerter l'opinion avec force d'humour: Le roi est nu, Tout va pour le mieux dans le pire des mondes et Où allez-vous si vite? en sont de graves échantillons.
Pour remettre un peu de baume sur tant de décibels, quelques titres additionnels: BRIAN SEEGER, The Strings of Hochelaga-Maisonneuve (New Romance for Kids) permet de mesurer à quoi peut ressembler un enregistrement direct, ici deux pistes d'un walkman cassette, où deux complices s'adonnent à leur vice musical (du blues/indie rock/ country griffu) à l'unisson. DANY PLACARD, Rang de l'église (RIF/ Local) gosse un blues à la manière d'un amoureux qui construirait un nid rudimentaire de petites anecdotes– Rose Murder, Cuisine, Les mains dans l'huile, vibrent de toutes parts; notamment avec l'apport d'un trombone et de guitares d'Urbain Desbois qui hante Gould en Estrie. EMMA ST-DENIS, Red Handed (Tituba/ Local) présente un disque en phase avec la figure féminine bafouée. De facture folk, il émane de ces titres dans les deux langues un cri du cœur pourtant très doux. Une autre observatrice de l'indicible? Ida Nilsen (claviers) sur GREAT AUNT IDA, How they fly (Northern Electric), avec son ensemble indie-rock cuivré, illumine certaines zones grises de cet étrange humain qui, fréquemment, se refuse à son intériorité. MICHEL FAUBERT, La fin du monde (La Tribu/Select) en étonnera plus d'un avec une audace nouvelle dans la manière dont cette voix usagée entrechoque tradition orale et musiques éminemment modernes. Plus particulièrement, la collaboration avec le rocambolesque Jérôme Minière ressort d'un tout définitivement inquiet d'un monde qui part à l'eau. QUETANGO, Postango (HeartMade/ Local) d'un quatuor violoncelle, guitare, contrebasse et percussions fait fi de mot pour un disque instrumental exubérant et capable de toutes les tempêtes comme de mille états d'âmes. Il n'en demeure pas moins que Étouffoir, Erreur ou Distancia refusent de s'enliser dans une facilité factice. À vous de voir où vous êtes vraiment!