Le nomade et l'encyclopédie  : faciliter la lecture

La lecture

J'aime de la lecture, son idée d'errance et son idée d'exil. De la littérature, j'aime l'idée d'y étancher ma soif. Parce que cette aventure avec les livres à laquelle nous sommes conviés est une aventure d'approvisionnement et de mouvance.

Le lecteur et la lectrice sont des nomades. Une fois passé le pacte invraisemblable avec le livre, je veux dire cet indispensable pacte intérieur, signé entre chair et papier, entre réel et imaginaire, ce pacte d'isolement, de retrait volontaire, de solitude; une fois cela passé, le lecteur et la lectrice marchent à la rencontre du monde, transportant un bagage qui, paradoxalement, d'un livre à l'autre, perdra un peu de poids. Le lecteur et la lectrice avancent dans une solitude trompeuse, puisqu'ils rencontreront bientôt des hommes et des femmes, campés dans des décors taillés à la mesure de leurs douleurs et de leurs joies, vivant et traversant eux aussi d'autres espaces d'interrogation.

Ainsi, les idées s'éclaircissent-elles grâce aux livres, la connaissance de soi devient plus précise sans doute. Enfin, je crois. Plus légère aussi.

L'encyclopédie

Le nomade-lecteur transporte avec lui un bagage un peu lourd et mal organisé, qu'il croit légitimement rempli de choses graves; un bagage constitué de son expérience personnelle, de ses lectures antérieures, d'un vocabulaire encore impuissant à nommer ce qui se meut en lui et hors de lui. Et dans le désordre de ce bagage, le nomade transporte une nécessité d'apprendre, sœur d'une soif à étancher. Un désir. Ce bagage est son encyclopédie personnelle, dira Umberto Eco. Encyclopédie intime fabriquée à même ses expériences, ses hésitations et ses audaces. À chaque lecture, le lecteur et la lectrice pigent dans ce savoir personnel pour comprendre ce qui s'offre à eux.

À cette encyclopédie personnelle est jumelée une encyclopédie universelle. Celle contenant l'ensemble des savoirs humains, accumulés depuis des siècles sous toutes ses formes, savoir auquel le lecteur et la lectrice auront accès par les livres.

Le nomade transporte avec lui un bagage qu'il consulte, à chaque lecture. Il est facile d'imaginer qu'il arrachera de son livre les pages qu'il reconnaîtra dans le livre des autres. Après tout, pas besoin de porter tout ce poids.

La lecture

Recevoir, c'est-à-dire faire de la place à ce qui est étranger, est certainement une aventure difficile. Lire aussi. Parce que lire, c'est agir. Être acteur de l'événement que nous provoquons en tournant les pages où s'allonge le poème, l'histoire, l'aventure.

Lire : rassembler. Étymologiquement, le mot lire prend en effet sa source dans le mot cueillir , choisir , rassembler . Lire donc, recueillir sens, sons, significations, images, silhouettes et enjeux. Éventuellement, apercevoir une architecture racontant la genèse de l'œuvre et sa fin.

Le réflexe du lecteur et de la lectrice sera sans doute d'assembler ce qui est connu. Pur instinct du nomade rassemblant autour de lui les pierres pour le feu, le petit bois. Ensuite, ils entreront dans l'étranger de l'œuvre, découvrant dans les pages des livres, les échos lointains de terres connues. Imaginées. Et peut-être sentiront-ils l'ombre de tous les lecteurs qui sont passés avant eux.

Je crois que dans le parcours du nomade, le poids du bagage s'amenuise, petit à petit, de livre en livre. Parce que le savoir personnel rejoint le savoir universel. Les choses connues perdent de leur gravité. Parce que l'expérience singulière rencontre enfin l'expérience de l'autre. Lire est pur partage. Donner, certes. Mais recevoir.

France Mongeau