Esprit de clocher...

« L’argile donne au vase sa forme, mais c’est le vide intérieur qui lui donne son utilité, [...], la forme facilite, l’espace libre permet ». Dans cette image tirée du Daodejing de Lao-Tseu, un traité de sagesse taoïste vieux de plus de 2 500 ans*, le verbe « faciliter » rayonne d’un sens particulièrement fertile dans la mesure où il situe la forme au service d’un potentiel. Au cas où l’on aurait la comprenette un peu dure, le vieux sage d’ajouter : « ce sont les découpures des portes et des fenêtres qui rendent la maison habitable. » Autrement dit, l’immatériel (l’espace, l’ouverture) et la matière (le vase, la maison) ont entre eux une complicité essentielle où ils prennent mutuellement sens.

Tout invisible pour les yeux qu’on le dise, l’essentiel se révèle avant tout dans une manière particulière d’aborder la forme. On parle alors de manifestation du surnaturel dans la nature, de présence invisible, d’esprit du lieu, d’énergies subtiles ou de Sacré dans le profane. Tout bon lecteur sait que l’esprit complice de la lettre se tapit souvent entre les lignes.

Outre sa fonction d’annoncer haut et fort l’heure des offices, le clocher des églises était un doigt facilitant l’expérience de la verticalité dans un monde cloué à l’horizontale. Comme l’arbre sacré ou le totem d’autres cultures, de simple perchoir à corneilles il devenait signe d’élévation et axe du monde quand celui qu’il invitait à lever les yeux y grimpait une échelle entre deux transcendances, l’une incarnée, la sienne, l’autre projetée dans le ciel. Lorsque l’union de ces deux solitudes essentielles était ressentie on parlait d’état de grâce, lorsqu’elle n’était que pressentie, on parlait d’espérance.

Lors d’une entrevue à la radio, un poète avouait avoir mieux apprécié la profondeur d’un de ses textes après en avoir lu quelques traductions. Il en va de même pour le verbe « faciliter » lorsqu’on l’éclaire par l’anglais « facilitator » qui désigne l’animateur d’une assemblée. « Facilitator » décrit très fidèlement le rôle de celui qui façonne l’argile du groupe pour faciliter l’expression de la conscience collective. L’animateur n’anime pas, il facilite, et toute collectivité pourrait bénéficier de ce type de potier. Imaginons un monde où ceux qui occupent des positions de gouvernance (municipale, régionale, nationale, internationale) aborderaient leurs responsabilités en cherchant toujours à faciliter l’expression de la communauté qu’ils servent au lieu de lui imposer leurs préjugés et leur volonté de puissance...

Ce qui est vrai de la collectivité la plus modeste l’est du Cosmos tout entier : sans animateur, le chaos rapidement s’installe. Le désordre croissant d’un univers en expansion est d’ailleurs la toile de fond d’une science fermée à la transcendance par le sacrilège « je pense donc je suis ». Cette science sans conscience sonde plutôt un « plurivers » dans la mesure où, dérivé de unus et versus, « univers » signifie « tourné vers le Un ». L’université vénale est elle-même une « pluriversité », sorte de machine à hacher le mental pour l’ensilage des spécialités. Aux antipodes de ce vandalisme de l’Esprit, dès les premières lignes de son récit, le poète de la Genèse met en scène un animateur pétrissant l’argile du prototype humain pour faciliter le Souffle. Nommé « Adam » (de Adamah, l’argile), cette maquette ancestrale est, en début de récit --on l’oublie trop souvent-- « mâle et femelle » jusqu’à ce que le scalpel de la dualité le divise en homme et en femme. Dommage que l'auteur du poème mythique ait gardé le même nom pour la partie mâle de l'Adam divisé, la différence fondamentale entre « genre humain » et « genres masculin et féminin » eut été plus claire et la quête d'unité de l’homme et de la femme moins parsemée de malentendus.

Bref, en Eden comme ailleurs, la forme facilite, l’espace libre permet, et maintes activités humaines gagneraient à s’inspirer de ce canevas originel, à commencer par la profession d’éducateur (enseignant ou parent) dont le rôle est de faciliter l’émergence de la personnalité juste, celle à partir de laquelle l’enfant développera son plein potentiel. Potier de « têtes bien faites » plutôt que bourreur de « têtes bien pleines », le maître authentique est une sage-femme d’essentiel. Son collègue le jardinier, même s’il parle avec fierté de « ses » tomates et de « ses » concombres, fait-il autre chose qu’en faciliter la pousse ? Quant à l’artiste, qu’il soit peintre, musicien, danseur ou autre, c’est la maîtrise des outils de son art et une ouverture à l’inspiration qui facilitent chez lui l’accouchement d’une forme qui enchante le monde.

La sonorité d’un violon dépend de plusieurs facteurs dont l’un des plus critiques est la position d’une petite baguette de bois cylindrique insérée entre la table et le fond, à l’endroit précis de la caisse qui correspond au meilleur équilibre acoustique. C’est l’âme du violon. Le moindre déplacement par rapport à cette position « juste » en compromet la sonorité. En nommant ainsi cet axe essentiel, un maître luthier nous livrait plus qu’un instrument de musique : le témoignage d’une âme bien disposée.

« Faciliter » est donc un art qui repose sur une autre manière de voir, de goûter, de toucher, de sentir, d’entendre. Dans cette « autre manière d’être là », l’hiver le plus rigoureux devient la crèche d’une naissance intérieure, un très joyeux Noël...

Daniel Laguitton

*« La voie du coeur selon un sage », une interprétation du Tao Te King de Lao-Tseu