Quand on s’compare…
Sans qu’elle puisse à elle seule faire notre bonheur, la connaissance de l’histoire peut y contribuer, ou du moins peut-elle nous faire réaliser combien nous « l’avons facile », comme on dit, quand on compare notre mode de vie à celui des générations qui nous ont précédés.
La prochaine fois que vous serez coincé dans un encombrement au pont Champlain ou que votre voiture se fera trimbaler d’un nid de poule à l’autre sur certaines de nos routes de campagne où règne, semble-t-il, un éternel printemps, ayez une pensée pour les pionniers de nos régions. Cela vous aidera peut-être à supporter ces inconvénients de nos déplacements d’aujourd’hui. Comme dit le proverbe : « Quand on s’regarde, on s’désole; quand on s’compare, on s’console ».
Vers 1850, aller à Montréal était toute une équipée et circuler sur les routes pendant certaines saisons pouvait tenir de l’exploit. C’est ce que révèle la lecture du journal du révérend James Reid, un prêtre anglican qui, pendant 50 ans, a exercé son ministère d’abord dans la seigneurie de Saint-Armand et puis à St. Armand East, aujourd’hui Frelighsburg. Mary Ellen Reisner a publié une édition commentée du journal de Reid pour la période du 5 novembre 1848 au 22 juillet 1851[1].
![]() |
|---|
William Henry Bartlett, St. John’s, Richlieu River (1842) |
On y apprend qu’un voyage aller-retour à Montréal à partir de Frelighsburg prenait normalement trois jours. L’été, pour l’aller, une bonne âme devait conduire le révérend à Stanbridge-East où il montait dans une diligence qui le conduisait à Saint-Jean, la traversée de la rivière Richelieu s’effectuant sur un pont à péage fait de bois. De Saint-Jean, le train amenait Reid à Laprairie où il s’embarquait sur un bateau pour atteindre Montréal. Éventuellement, un cocher le véhiculait dans la ville. Il fallait habituellement coucher en chemin, à Saint-Jean, à Laprairie ou dans les environs, aussi bien à l’aller qu’au retour. L’hiver, le train et le bateau n’étaient plus en service et le trajet se faisait en traîneau ou en voiture, selon l’état des routes, le Saint-Laurent étant franchi sur un pont de glace reliant Montréal à Laprairie.
Pendant une certaine période, à l’automne et au printemps, l’état des glaces sur le fleuve interdisait tout déplacement vers Montréal. D’ailleurs, pendant ces deux saisons, même la circulation locale pouvait devenir quasi impossible à cause de la boue et des ornières qui accentuaient les risques d’enlisement. Les déplacements se limitaient alors au strict nécessaire. Par exemple, le révérend Reid cessait la desserte dominicale des écoles où il avait coutume de tenir des services divins. Même l’assistance à la messe, à l’église du village, diminuait sensiblement en raison du mauvais état des routes.
![]() |
|---|
Rouleau pour «battre» la neige (Collection du Musée Missisquoi) |
À l’automne, tout le monde avait donc hâte que les froids arrivent pour stabiliser les routes et on voyait venir avec ravissement la première neige qui annonçait la saison des déplacements faciles et rapides en traîneau. Sous réserve des difficultés causées par les tempêtes de neige, qui obligeaient à reporter les voyages aussi longtemps que les chemins n’avaient pas été « battus » grâce à un rouleau tiré par un cheval, l’hiver était donc la saison de prédilection pour les déplacements.
Pierre-André Côté
[1] M.E. REISNER, The Diary of a Country Clergyman, 1848-1851, Montréal, McGill University Press, 2000.