L’ange perturbateur
L’affaire est simple : toute action, même pacifique et inspirée par les plus nobles intentions du monde, porte un germe de perturbation. Dès l’instant où vous prenez une position, vous provoquez une réaction. Pour peu que votre vis-à-vis se trouble et réagisse plus ou moins vivement, c’est lui qui à son tour risque de vous perturber. Comme on dit, c’est donnant, donnant.
Mais la partie est-elle égale pour autant? Cela reste à voir. Un parfum, par exemple, possède le pouvoir de provoquer une commotion dans le milieu où il se diffuse. Les galantes ne s’en servent-elles pas comme d’une arme pour émouvoir le prétendant qui ne sait pas encore ce qui lui pend au bout du nez? Or que veut dire le mot émouvoir? Perturber, précisément.
Mais il y a parfum et parfum. Imaginez que vous tombiez dare-dare sur une mouffette qui s’applique consciencieusement à l’inventaire de votre sac à ordures. Vous comprenez vite qu’il y a dans l’air promesse de perturbation et vous décampez sans demander votre reste. Car ce parfum aussi puissant que capiteux ne trompe pas, et quiconque en fait l’expérience ne l’oublie pas de sitôt.
L’anecdote qui suit n’a peut-être rien à voir avec les émanations méphitiques, mais j’en garde néanmoins le souvenir d’une vague odeur de soufre.
Quand j’étais petit, je devais éprouver malgré moi une certaine méfiance devant la belle harmonia mundi. La marche au pas n’était pas mon fort. Il semble que j’avais en toute innocence un penchant pour le chaos. Non pas que j’eusse tant plaisir à déranger, mais il me souvient que j’avais un don pour attirer sur moi les foudres des adultes. Et le plus tonitruant, en l’occurrence, c’était mon propre père, prodigieux et jupitérien dans ses divines colères.
Que je vous raconte seulement l’un de mes coups pendables et vous saisirez sans mal le sens propre du mot perturber et de ses nombreux sens dérivés.
Un jour d’automne pluvieux que je jouais dans un hangar derrière la maison, je découvris dans un coin la douzaine de seaux de peinture de diverses couleurs que mon Zeus de père gardait pour ses travaux de rénovation. Je m’émus devant cette générosité de la vie qui me mettait au défi d’exprimer l’arc-en-ciel de ma joie d’exister.

Je cherchai du regard un support digne de mon talent et jetai mon dévolu sur les pneus d’hiver flambant neufs que l’auteur de mes jours venait de se procurer en prévision de l’hiver approchant.
Une clameur éclata dans mon cœur. Un triomphe explosa dans mon esprit. Je ne fis ni une ni deux. Fébrile, exalté, tumultueux, je me saisis du tournevis que le destin avait placé là providentiellement juste pour moi pour ouvrir un à un les pots de peinture où je plongeai les mains d’abord en tremblant légèrement (je n’étais quand même pas idiot et je me doutais bien qu’il y avait quelque chose d’illicite dans ce que je me disposais à faire, mais c’était plus fort que moi : il fallait que s’accomplisse mon destin). Puis, m’assurant rapidement, j’entrepris de décorer avec tout le génie précoce dont je me découvrais capable ces pneus auxquels il manquait ce petit quelque chose de grand qui ferait l’orgueil de mon père quand il sortirait sa voiture en cette saison privée de couleurs qu’est notre hiver québécois…
Je ne vous apprendrai rien en vous disant que mon paternel ne l’entendit pas de la même oreille. J’eus droit à une démonstration tonnante des sens dérivés du mot perturbation.
Rassurez-vous, cependant, mon père avait une âme d’artiste, il était dans notre patelin un personnage haut en couleur qui aimait assez provoquer les gens trop bien assis. C’est ainsi que, ne voulant pas être en reste, il fit un visage cramoisi, usa d’une langue verte et entra dans une colère bleue. Il n’évita la jaunisse qu’à l’intervention de mon oncle « Tit-Noir ». Celui-ci tempéra son emportement sulfureux et lui rappela que, grâce à ce fils au talent si prometteur et, somme toute, digne de son propre père, il avait une chance en or de faire grand honneur à sa réputation.
Richard Weilbrenner