Perturbation en vue…
Une sérieuse perturbation s’est abattue sur notre région, laissant un manteau forestier un peu effiloché et une zone agricole à la dérive.
Moins spectaculaire que le mitage de la forêt, la mutation de la zone agricole s’est accompagnée du déclin rapide d’une espèce gravement menacée : le petit agriculteur du Piémont.
En zone verte, sous la pression conjuguée de la spéculation immobilière, de politiques agricoles inadaptées et d’orientations régionales privilégiant tourisme et villégiature, la vocation agricole a été remplacée, dans les faits, par une vocation de villégiature incluant quelques « fermettes » d’agrément. L’étude réalisée par le GRAPP pour cerner l’ampleur de cette perturbation, dénombrait, l’été dernier à Sutton, quarante agriculteurs enregistrés comme tels auprès du MAPAQ, dont quatre seulement envisageaient une relève.
Les agriculteurs locaux s’effacent des paysages, emportant avec eux beaucoup de l’esprit des lieux, comme de leur savoir-faire… Les coûts prohibitifs de la terre agricole empêchent l’installation d’une relève potentielle en provenance de l’extérieur, et le métier d’agriculteur ne s’improvise pas. Le maintien des paysages agroforestiers qui font la renommée de la région repose dorénavant, en bonne partie, sur les épaules de néo-ruraux peu experts en la matière.
Tant que l’entretien des champs et pâturages découlait d’activités agricoles, l’ouverture des paysages allait de soi. Mais quand les tondeuses et débroussailleuses ont pris la place des faucheuses et du bétail, le maintien des paysages ouverts est devenu un fardeau pour les nouveaux propriétaires.
Au-delà des solutions classiques (qui incluent de laisser la friche prendre le dessus), de se lancer dans la sylviculture ou de tondre à chaque semaine, il existe des approches plus douces pour nos paysages, notre environnement et notre voisinage, qui, tout en réduisant les coûts d’entretien, permettent à la fois de :
Plaçant l’année 2006 sous le signe des paysages « verts et ouverts », le GRAPP a décidé de célébrer leurs artisans. Nous vous présentons donc ici nos premières « bêches d’or » , en attendant vos suggestions pour les suivantes.
Propriétaires depuis plus de vingt ans d’une vieille ferme d’Abercorn, monsieur et madame Robertson ont commencé, comme bien des propriétaires de longue date, par conclure un agrément verbal avec un fermier du voisinage. Monsieur Burnett est aujourd’hui le dernier agriculteur restant sur leur chemin. Il vient encore faire les foins pour ses vaches, deux fois par été, en préservant une bande riveraine d’une beauté à faire saliver le plus exigeant des écologistes. Et en contrebas des champs, un petit marais est en voie de devenir une réserve naturelle volontaire qui préservera à perpétuité de riches habitats fauniques.
Tout ça en offrant au public un superbe panorama des monts Sutton avec, en prime, l’accès au vieux cimetière par un petit bout chemin qui fait le bonheur des promeneurs de tous poils. Et en réalisant des économies de temps et d’argent…
Cela fait cinq ans que Claude Dagenais a fait construire sa maison à Sutton, dans une prairie d’une dizaine d’acres où la friche commençait à prendre ses aises. Un peu de friche a été conservée, mais la prairie a été largement débroussaillée. Après, il fallait l’entretenir…
Comme monsieur Dagenais n’était pas un maniaque de la tondeuse, il s’est équipé en grand, de façon à pouvoir tondre la majorité de son terrain une seule fois par mois (herbicompostage inclus). Son équipement a bientôt fait le bonheur de ses voisins, qui, à l’occasion d’une fête, se sont tous mis d’accord pour partager, en plus du tracteur, des dimanches sans tondeuse. Après quelques années de fonctionnement informel, ils en sont à mijoter la création d’une coopérative d’équipement…
Kirk Lawrence n’a pas fait grand chose pour mériter sa bêche d’or : il a juste réduit la fréquence de tonte de son petit bout de pré, en l’ajustant à la période de floraison des épervières. Résultat : quatre fois moins de travail et de bruit, et un authentique tableau impressionniste grandeur nature qui s’offre à la vue des passants, à chaque début d’été…
Finalement, on avait oublié un critère, et de taille, pour mériter une bêche d’or : rendre ses voisins heureux…
Patricia Lefèvre
Le Groupe de réflexion et d’action sur le paysage et le patrimoine (GRAPP)