Tant et tant d’eau! Est-ce le Grand Nord tout entier qui fond ainsi? D’un seul coup? Tel un monstre s’éveillant de longs siècles immobiles, le Nord grommelle, souffle et étire ses glaces jusqu’à nous en de longs bras pluvieux levés jusqu’au ciel. Il pleut!
À l’occasion, nous allons voir l’ancien puits. C’est un endroit qui nous plaît. Mais depuis quelque temps, nous y allons plus souvent. Inquiets de toute cette eau. Le puits de pierre n’est pas très loin. Après le premier passage du bouquet d’iris, le puits, si près de la maison. C’est un puits de surface, condamné depuis peu pour la mauvaise qualité de son eau. La terre absorbe ce que nous lui donnons. Parfois des déchets qui creuseront leur route jusqu’aux rivières et aux lacs enfouis profondément dans le sol. À quelques pas, donc, caché sous une tonnelle de bois, le puits descend dans la terre froide et retient des eaux douces. Il protège aussi de petits animaux marins, égarés par les pluies.
Il suffit d’ouvrir la trappe, à hauteur d’homme, pour atteindre une autre trappe au niveau du sol. Là, une corde permet de faire descendre le seau. On ne voit rien d’abord, mais on entend l’eau. Et soudain, quelque lumière venue de l’intérieur même des pierres, une lumière reflétant le ciel, permet de voir l’étrange espace qui s’ouvre sous nos yeux. Espace rond et sombre. Une grotte fraîche aux échos puissants. Le niveau d’eau est normal. L’eau n’a jamais monté au-dessus du dernier rayon de pierres. Pas encore. Mais elles sont humides.
Dans la profondeur du puits, tous les sens sont interpellés. Des odeurs du bout du monde traduisent jusqu’ici les cavernes inexplorées et les orages sur la mer. Puis montent des mélodies, chants ou rires des mages emprisonnés depuis des siècles dans nos légendes. Un goût de terre nous prend ensuite à la gorge, un goût de terre humide et si vieille qu’elle sait parler. Puis ce froid, au bout des doigts, ce froid sacré des glaces, éternel recommencement qui s’infiltrera dans nos os. Le temps lui-même, neuf et étranger, répercuté sur les parois humides, dans le cercle parfait des pierres froides, se dilate, s’étire, s’éternise. Il serait si simple de sauter dans un puits pour rejoindre la paix de la mort.
D’apparence stagnant, le puits maintenant éveillé répétera, d’une saison à l’autre, des arabesques mouvementées, des pas de danse secrets. Le puits abritera pour nous les tragédies marines et végétales. Des tragédies minuscules mimant celles, plus graves et plus lointaines, des glaces qui fondent dans le Nord. Le puits maintenant éveillé par les pluies entendra battre la terre, devenu gardien des hurlements des monstres brassant leurs épopées à l’autre bout du monde. Le puits témoin. Le puits sorcier, cachette, refuge des éternels éclats de l’eau. Quand je me penche au-dessus pour voir où il en est, voir ce qu’il retient pour nous des eaux de la terre, je peux désormais entendre les battements du cœur de la planète et sentir son pouls en appuyant mes doigts sur les premières pierres.
Tant et tant d’eau cet été. Est-ce le Grand Nord, perturbé par notre inconscience, qui s’évapore furieux?