L’âge des perturbations : éloge de l’adolescence

Je me rappelle un temps de ma vie, intense et déroutant, où je me bâtissais par soubresauts sans grande certitude et pourtant avec passion. Ce temps, c’est mon adolescence qui fut sans doute l’une des périodes les plus riches de ma vie. Comme bien des adolescents, j’oscillais entre l’espoir et le désespoir d’un monde meilleur. Frénétiquement, je cherchais un sens à mon existence et à l’humanité toute entière.  Petites et grandes questions alimentaient mes journées : « Comment je m’habille aujourd’hui ? Pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? » Je plongeais dans de nouvelles expériences, maladroite, mais décidée, me heurtant bien souvent et parfois touchant la grâce. Ainsi, je connus le premier amour que l’on croque avidement comme on croque une pomme ; savourant la chair et s’étouffant avec la peau et les pépins! Je découvris les grandeurs et les trahisons de l’amitié ; l’inconfort et la fierté d’être soi ; la difficulté de prendre mes responsabilités et la liberté que cela me donnait. Je l’ignorais alors, mais, petit à petit, se dessinait l’esquisse de ma personne et de l’adulte que je suis devenue.

C’est à cela que sert l’adolescence. C’est le point de départ du développement des qualités humaines. C’est un moment de développement rapide, ce qui le différencie de l'enfance. Tout à coup, tout se déploie et prend de la force, aussi bien le corps que l'esprit. C'est un virage qu'il faut bien négocier, car toute notre existence en sera empreinte. C’est une période où nous commençons à comprendre par nous-mêmes. Comprendre, nous permet de nous situer et de nous positionner. C’est l’occasion d’établir des bases solides, un fondement pour la suite. Plutôt que d'être un problème, la force émotionnelle et les transformations peuvent être utilisées pour s'enraciner. Voilà pourquoi il est tellement important de bien vivre l'adolescence, afin de préserver la fraîcheur et la souplesse tout au long de l'existence; sinon, au fil du temps, nous devenons rigides et fermés.

Aujourd’hui, je m’inquiète de la place occupée par les jeunes dans notre communauté et de l’absence de sens que l’on donne à cette période cruciale de la vie. En effet, on ne parle plus d’adolescence qu’en termes de symptômes : anorexie, boulimie, hyperactivité, problèmes scolaires, suicide, consommation… Ça dénote un malaise, non ?

Dans notre société où « vite vite vite » signifie efficacité et où succès rime avec « standing social» ; l'adolescence n'est plus le signe d'un passage à un nouveau statut, mais un âge entre deux âges qu’il faut se dépêcher de quitter. Entre l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte et la vieillesse, les liens sont rompus.

De quelles tares sont donc affligées les jeunes? D’insolence? D’indolence? Et si derrière la « maladie adolescence », c’étaient les parents, les institutions et la société qui étaient malades, en crise? Un ami me disait l’autre jour : « Bien sûr qu’ils vont mal les jeunes, ils n’ont plus de responsabilités! ». Et c’est bien vrai puisque l’on ne leur en donne plus ! «  Avec l'excellence que nous exigeons de nous-mêmes et des autres ; par notre manque de temps et par notre besoin d’immédiat, nous nous sommes piégés : nous aimerions que les jeunes réussissent bien et tout de suite. Nous n'acceptons plus l'apprentissage par essais et erreurs. Or nous savons tous que nous apprenons plus par nos erreurs que par nos réussites. L'excellence se cache derrière notre expérience ; les jeunes ont besoin d'éprouver les réalités avant de les prouver, de s'impliquer plutôt que de s'expliquer. », croit l’anthropologue David Le Breton. Il voit dans la souffrance des plus jeunes, dans leurs conduites à risques, une supplique adressée à leurs aînés pour qu’ils reprennent enfin leur place... d’adultes. «  Il y a un manque de perspectives réelles dans notre société, mais aussi, violence ultime, l’indifférence des adultes à l’égard des jeunes . Les concepts de jeune et d'adulte s'impliquent réciproquement. La psychologie de l'enfant a renouvelé la connaissance de l'homme. Inversement, là où on disqualifie la vieillesse, la jeunesse elle-même est flouée, car son avenir ne débouche plus sur rien.», poursuit-il. On l’aura compris, la mutation adolescente et ses maux disent quelque chose sur notre société et ses normes.

À force de faire comme s’ils n’étaient capables de rien et de leur dire qu'ils n'ont pas d'expérience, les jeunes finissent par le croire. Pourtant, ils savent vivre avec 3-4 parents, répondre aux multiples exigences des adultes, faire des choix dans leur consommation de drogues et d'aliments, assumer leur vie sexuelle, etc. Et ils se croient incompétents. Ils ont très bien intégré le discours dominant des adultes quant à leur incompétence. Ils l'ont même intériorisé. Ils y croient souvent fermement. Ce dont les jeunes ont besoin, c'est qu'on leur reconnaisse la compétence réelle qu'ils ont et qu'on leur fasse sentir. Ils ont besoin d'être acceptés pour ce qu'ils sont et non pour ce qu’ils servent. Donnons-leur une place et ils la prendront.

C’est en regardant de plus près l’origine du mot adolescence qui vient du verbe latin adolescere, qui signifie grandir, que je me dis que c’est là le sens et l’importance de l’adolescence. C’est une invitation qui nous est faite à tous : celle de grandir.

Humidité, pourriture des murs, champignons, insalubrité générale, etc. : telles sont les conditions du local actuel de la Maison des Jeunes de Sutton qui se cherche urgemment un nouvel emplacement. Des idées? Une proposition?

Contactez Guylaine Thériault, coordonnatrice au 450 538-7494.

Natasha Dionne

« Je me rappelle ce temps où j'étais un poète

J'étais adolescent ni ange ni trop bête

Ce temps-là est révolu

Je ne le reverrai plus

Et s'il m'arrive de croiser sur mon chemin

Un de ceux qui ressemblent à celui que je fus

Je lui fais un salut un signe de la main

C'est mon adolescence que je salue »

Georges Moustaki