Mon rosier me parle…

Hélène Rouleau

Mon rosier vit une perturbation… majeure. Il est en état de choc.

Entre lui et moi, ça a été le coup de foudre (j’admets qu’il s’agit ici d’une projection quelque peu unilatérale) : juste assez haut, le tronc d’apparence solide et le bouton odorant. J’étais entrée à la serre avec la détermination de n’acheter qu’un plant de tomates (c’est ma « résolution du jour de l’an » à moi, chaque printemps, que j’outrepasse avec excitation, délice et compulsion… Les plaisirs défendus ne sont-ils pas les plus doux?). Pour m’assurer la fiabilité de mon impulsion, je suis allée humer d’autres variétés, question de saupoudrer un peu de rationalité sur ma folie. Nul doute, c’était lui : l’Élu.

Photo Denis Boulanger

Il faut vous dire que le pauvre charmant ignorait encore les risques et périls que mon élan allait lui faire subir : je n’ai pas exactement le pouce vert. En réalité, ma main tout entière n’a jamais véritablement trouvé sa vocation horticole. Fut un temps où, jeune mère obnubilée, j’oubliais de nourrir mon chat et je négligeais d’arroser mes plantes. Le coin « tropical » aménagé devant mes portes patio s’en est trouvé décimé pour des années. Je préfère acheter mes plantes dans ces milieux hostiles que sont les épiceries et les « Canadian Tire ». Élevées « à la dure », elles ne peuvent entrer chez moi qu’avec reconnaissance, sans autre attente que les soins minimaux (arrosage lorsque je me trouve à passer par là avec un verre d’eau, ou que je me lève dans un esprit un peu plus végétal qu’à l’accoutumée).

Je m’améliore toutefois… Aucune cause n’étant tout à fait désespérée, je m’accorde désormais ces moments de méditation douce et universelle que sont l’arrosage, l’effeuillage et le rempotage. Pour les plates-bandes, mes voisins et amis sont connaissants et vifs sur le partage des vivaces (qui ont plutôt tendance, comme chacun le sait, à s’étendre et se perpétuer sans trop d’entretien).

C’est donc avec hardiesse, le cœur ouvert et l’intention bonne que j’ai ramené mon rosier à la maison. L’horticulteur m’avait indiqué comment tailler la rose déchue juste au bon endroit, recommandations d’arrosage à l’appui.

Mais les signaux de détresse lancés ce matin par mon rosacé m’indiquent qu’il en faudra plus. Cette fois, c’est du sérieux. Ses feuilles crispées, sa terre durcie, ses boutons refermés m’indiquent que le moindre écart peut être fatal. Il a la sensibilité propre aux grandes œuvres de la nature. Et comme les humains qui m’entourent, ses symptômes criants ne sont que des appels à mon attention, à mes soins.

Il n’y a pas de fumée sans feu, dit-on. Le corps vieillissant qui se disloque un peu, l’amour qui vacille, les pleurs d’un enfant, la maladie d’un proche, les redoux plus fréquents de l’hiver sont autant de perturbations qui nous interpellent. Chocs à intensité variable, selon l’importance subjective que nous leur accordons. Évènements qui nous demandent d’être là, de réagir, de nous engager. Action, découragement, joie, abattement et satisfaction tracent les reliefs et les contours de nos vies.

Nous sommes voués à naviguer de perturbation en perturbation. Et notre rose des vents se déboussole parfois sous la tempête. Ce qui compte, au fond, c’est la conscience et l’esprit avec lesquels nous choisissons de ramer, de dériver, de tanguer et parfois, eh oui, de nous laisser bercer par quelques moments d’accalmie.

Je vous laisse… Je m’en vais respirer le doux parfum de pétales grenat. Ce soir, mon rosier va mieux, il me sourit...