Le chant du monde
La perturbation a bien mauvaise réputation. Qu’elle soit météorologique, psychologique, économique, politique, esthétique, technologique, scientifique, sociale ou de tout autre nature, en général elle dérange, modifiant l’ordre antérieur de manière plus ou moins durable ou le balayant inexorablement.
En mordant l’orteil ou le talon de leurs « clients », les croque-morts d’antan savaient que la capacité à être perturbé distingue ce qui est vivant de ce qui est mort... Métier sans avenir, dira un poète, car les clients ne sont pas fidèles. Une goutte de pluie suffit pour animer la surface d’une eau dormante. D’apparentes vétilles peuvent aussi altérer profondément le cours de l’histoire. Le nez de Cléopâtre a, dit-on, changé la face du monde, tout comme la gravelle de Cromwell que les Pensées de Pascal ont immortalisée en ces mots : « Cromwell allait ravager toute la Chrétienté : la famille Royale était perdue, et la sienne à jamais puissante ; sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui. Mais ce petit gravier, qui n'était rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le Roi rétabli. ».
Depuis la nuit des temps , l’homme « perturbe » ce qu’il ne comprend pas, le frappe, le brise et le malmène d’une manière ou d’une autre pour tenter d’en percer les secrets. Francis Bacon, un des pères de la méthode scientifique, tortionnaire à ses heures, aurait même poussé l’éloge de la « perturbation » jusqu’à affirmer que « la nature livre mieux ses secrets lorsqu’on la torture... » On ne s’étonnera donc pas outre mesure de voir la science moderne perpétuer cette tradition et tourmenter en toute légalité les animaux de laboratoire au nom du savoir et de la « suprématie de l’homme ». Il y a quelques mois, la NASA lançait contre une comète , qui avait eu la mauvaise idée de faire de l’oeil à un de ses télescopes , une pilule spatiale bourrée d’explosifs , question de voir de quoi cette sirène céleste aurait l’air une fois cassée en deux. Une queue allait-elle repousser sur l’autre moitié? Perturbations, bombardements et excitations en tous genres sont de mise dans l’étude des systèmes physiques, du nuage d’électrons au procédé industriel complexe, en passant par les réseaux de neurones et autres noix dures à craquer. Il n’est pas un secteur du savoir qui échappe à l’art de perturber. Les mathématiciens eux-mêmes, grands perturbateurs devant l’éternel, savent depuis longtemps secouer les puces de leurs équations pour résoudre les plus coriaces, en comparant leur réaction à celle d’équations plus simples. Ce sont encore les perturbations de l’état ambiant qui stimulent nos cinq sens et nous permettent d’acquiescer aux changements que nous jugeons désirables et de fuir ceux qui nous semblent désagréables.
À la lettre, « per-turber » signifie « troubler complètement ». René Char, poète de la profondeur, n’hésite pas à affirmer que « ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » et, partant, qu’un homme sans défauts est une montagne sans crevasses qui ne l’intéresse pas. La stabilité et la prédictibilité des zones de confort , dont les façades bien léchées nous servent parfois de refuge individuel ou collectif, ne pèsent donc pas lourd dans cette vision dynamique du monde. Troublant, non?
Négocier de bonne grâce les multiples perturbations de notre quotidien est un art de vivre, une discipline qui, à plus ou moins long terme, évite la routine et son effet anesthésiant. « L’habitude est une grande sourdine », c’est Beckett qui le dit. Comme l’aiguille d’un gramophone dansant sur les ondulations d’un sillon de vinyle en révèle la musique, chaque être humain joue sa mélodie unique et mystérieuse en négociant les mille et une vagues qui déferlent sur ses plages. La plus honnie de ces vagues, la douleur, ajoute sa voix indispensable au concert. Louis Lavelle affirme à son sujet : « Chacun de nous, sans doute, ne songe qu'à rejeter la douleur au moment où elle l'assaille; mais quand il fait un retour sur sa vie passée, alors il s'aperçoit que ce sont les douleurs qu'il a éprouvées qui ont exercé sur lui l'action la plus grande; elles l'ont marqué: elles ont aussi donné à sa vie son sérieux et sa profondeur; c'est d'elles aussi qu'il a tiré sur le monde où il est appelé à vivre et sur la signification de sa destinée les enseignements les plus essentiels » .
Cet éloge de la perturbation serait incomplet sans une référence aux retombées bénéfiques de l’intérêt porté à ce qui perturbe l’autre. Une telle écoute est non seulement une manière de relativiser certains remous de notre propre existence, mais c’est aussi une source irremplaçable de vitalité. Dans les aventures des chevaliers de la Table Ronde, la question permettant l’apparition du saint Graal était celle du chevalier au coeur d’enfant, Perceval, au vieux Roi pêcheur : « Qu’est-ce qui te perturbe ? ». Quand la fine pointe de diamant d’un coeur compatissant vibre au rythme des perturbations d’une autre existence, c’est en polyphonie que l’âme humaine joint sa mélopée au chant des grillons. Les choristes sont en place, que viennent donc les perturbations qui, cet automne, moduleront le chant du monde.