Les premiers chemins de Frelighsburg

Les premiers chemins de Frelighsburg apparaissent au cours des deux dernières décennies du 18 e siècle. Ils coïncident avec l’arrivée des colons d’origine américaine qui s’établissent dans la partie orientale de la Seigneurie de Saint-Armand, devenue plus tard St. Armand East, puis Frelighsburg. Ces chemins, qui viennent perturber une nature jusque-là totalement sauvage, sont ouverts dans la plus complète anarchie, pour répondre aux besoins des uns et des autres, sans plan d’ensemble et sans l’intervention de quelque autorité publique que ce soit.

Cette autorité sera effectivement instituée par une loi, en 1796, qui crée la fonction de grand-voyer du Bas-Canada, assisté par trois députés grand-voyers, eux-mêmes relayés localement par un inspecteur des chemins et des ponts et un sous-voyer. En vertu de la nouvelle loi, la construction et l’entretien des routes et des ponts sont la responsabilité première des propriétaires riverains, mais ceux-ci sont soumis à l’autorité du grand-voyer pour tout qui se rapporte à l’établissement et à l’entretien de ces ouvrages.

Au Québec, plusieurs événements récents nous rappellent que le choix du tracé d’une route peut être source de perturbations sociales, comme autrefois. Chacun, sans perdre complètement de vue l’intérêt public, souhaite le tracé le plus commode (pour lui) au moindre coût (pour lui). En 1804, Frelighsburg a été témoin d’un âpre débat autour de la localisation de la route reliant le village à la baie Missisquoi. Deux tracés étaient en compétition : le tracé nord, appelé North Road, correspondant à l’actuel chemin de Saint-Armand, et un tracé situé plus au sud.

Frelighsburg South Street vers 1900

À la demande de Paul Lacroix, député grand-voyer du district de Montréal, le notaire Léon Lalanne, inspecteur des chemins et des ponts de la Seigneurie de Saint-Armand, procède à la consultation des propriétaires fonciers. Cette consultation prend la forme de deux assemblées tenues dans des auberges, l’une dans l’est de la seigneurie, aujourd’hui Frelighsburg, et l’autre dans l’ouest, aujourd’hui, Saint-Armand. Les mérites de chacun des tracés y sont discutés, puis chaque propriétaire présent s’inscrit en faveur de l’un ou de l’autre. Les opinions sont très partagées, mais la faveur du plus grand nombre va au tracé nord. Lalanne tient un procès-verbal de ces assemblées et le transmet à son commettant, Paul Lacroix, qui, le 30 mai 1804, « se transporte » à Frelighsburg où les propriétaires ont été convoqués à l’auberge d’Ebenezer White.

Qu’on imagine la scène : voilà Paul Lacroix, un haut fonctionnaire de Montréal qui vient à Frelighsburg rencontrer les propriétaires fonciers de la Seigneurie de Saint-Armand. Lacroix ne parle pas l’anglais. Les propriétaires ne parlent pas le français. Lalanne doit servir d’interprète. Joseph Powell, sous-voyer de la seigneurie, assiste à la réunion. Les participants sont pour la plupart des Américains qu’anime un farouche esprit d’indépendance et certains tolèrent mal qu’un fonctionnaire de Montréal, qui ne parle pas leur langue, vienne leur dire comment ils devraient s’administrer. Lacroix note que certains lui ont fait valoir «qu’il n’est pas besoin de Grand-Voyer pour marquer leurs chemins, d’autant qu’ils veulent faire ceux dont ils conviendront entre eux».

Lacroix a choisi le tracé nord, celui que la consultation populaire avait désigné, et l’assemblée de Frelighsburg ne modifie pas sa décision. Au terme de celle-ci, il invite ceux qui le souhaitent à le retrouver à cinq heures du matin, le 1 er juin suivant, alors qu’il inspectera les chemins déjà utilisés entre Frelighsburg et la baie Missisquoi et identifiera le tracé qu’il entend légaliser. Ce tracé s’écarte des routes alors en usage, qui devront par conséquent être redressées « pour le plus grand avantage du public, tant par la bonté du sol, que pour abréger lesdites routes d’un mille et demi au moins ».

C’est donc dans un climat de chaude contestation qu’a été défini le tracé du chemin de Saint-Armand. En 1841, au moment où la responsabilité de la voirie passe à la municipalité nouvellement créée, la quasi-totalité des chemins actuels de Frelighsburg a été déjà aménagée par les propriétaires riverains, sous l’autorité du grand-voyer.

Pierre-André Côté