Le qallunaat* dérange!
Par Christine Beaudoin
Udlakut, qanuippit? C’est « Bonjour, comment vas-tu? »en inuktitut, le langage inuit. En octobre 2005 et au cours de l’hiver 2006, j’ai eu l’occasion d’aller travailler dans le Grand Nord Québécois, plus précisément dans les sept villages côtiers de la Baie d’Hudson au Nunavik .
Le Nunavik est, en fait, la partie arctique du Québec. Ce n’est ni une province, ni un territoire géographique, mais plutôt une entité administrative désignée lors de la signature de la convention de la Baie James et du Nord québécois. Situés au nord du 55e parallèle sur la Baie D’Hudson, on retrouve sept villages : Kuujjuarapik, Umiujaq, Puvirnituq, Inukjuak, Akulivik, Ivujivik et Salluit. Dans le contexte de mon travail, je me déplaçais dans chacun de ces villages par avion, pour ensuite intervenir auprès des Inuits en soins à domicile. Force m’est de constater que le Nunavik, «la terre où vivre » est beaucoup plus bousculée par le changement que j’ai pu l’être moi-même en arrivant au Nord. Le qallunaat dérange!
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| Inuksuk et qallunaat | Christine Beaudoin prend du soleil |
Socialement, en peu de temps, les Inuits ont dû s’adapter à la modernisation. Sous le couvert de la cessation des terres pour du développement hydroélectrique ou encore de l’exploitation du minerai québécois, le « blanc » sédentarise ce peuple nomade. De leur mode de vie basé sur la coexistence et l’interdépendance avec la nature en passant par leur survie assurée par la chasse et la pêche, tout est perturbé.
Le qallunaat dérange! La modernisation entraîne la consommation. L’argent peu à peu remplace le don, le troc. Ces modes d’échange créaient une relation et des liens entre les partenaires; tandis que l’argent transforme graduellement les rapports de coopération entre les Inuits. Viennent ensuite les médias (téléviseur, ordinateur) qui permettent d’accéder à l’information, mais aussi de visualiser des biens de consommation auxquels l’accès est difficile dû à l’éloignement et au faible revenu disponible.
Bien sûr, on crée des entités administratives qui redonnent un peu de pouvoir aux Inuits. On apporte des soins de santé et un système d’éducation, mais tout au long de ces processus, on oublie trop souvent l’Inuk, ses valeurs et sa culture. Des emplois rémunérés dans ces secteurs sont créés, mais souvent ces postes sont temporaires ou à temps partiel. La plupart du temps, ils sont comblés par des femmes. Les rôles respectifs de l’homme et de la femme sont perturbés, toute la dynamique de la communauté est touchée. Il y a une faible disponibilité de l’emploi et une lacune importante dans la formation de la main d’œuvre. Dans le secteur touristique, là aussi, les emplois sont rares et temporaires. Les Inuits créent alors des mouvements coopératifs pour mieux gérer les secteurs d’emploi et redevenir maîtres d’œuvres chez eux.
Le qallunaat dérange! La pollution engendrée plus au sud par les grandes métropoles, provoque des changements climatiques et augmente les polluants qui se retrouvent dans la chaîne alimentaire de l’Inuk. En effet, vu leur fort niveau de consommation de mammifères marins, il n’est pas difficile d’imaginer l’impact sur leur mode de vie. La nourriture importée est onéreuse, ils modifient leur alimentation et consomment plus de « junk food ». Leur santé se détériore, l’obésité et le diabète augmentent.
Face à toutes ces perturbations, les Inuits doivent s’adapter. Le changement s’est fait de façon tellement rapide et intense! L’augmentation du taux de suicide chez les jeunes, l’abus de consommation d’alcool et de drogues, l’escalade des actes de violence, etc. présentent de grands défis pour ce peuple.
Y a-t-il de l’espoir? Oui, il faut y croire très fort. Les Inuits sont imbus d’un courage et d’une détermination sans pareils. Ils ont un esprit de communauté, de générosité, de partage et d’entraide hors du commun. Les mouvements coopératifs mis en place de même que leur volonté de préserver une culture et un art distincts, sont des exemples de persévérance à suivre. En mars 2001, le gouvernement du Québec proposait la mise en place d’un gouvernement pour le Nunavik ce qui permet aux Inuits de participer démocratiquement à toutes les décisions. Leur force? Ils consultent jeunes et moins jeunes et les font prendre part aux changements. Cela créera sûrement un impact positif sur la communauté.
Ce qu’on devrait apprendre d’eux : leur bonté, leur courage, leur respect de la nature, leur capacité à vivre au jour le jour. Nakurmik marialuk (Merci beaucoup Inuits). Comment peut-on les aider à reprendre leur souffle? Il suffit de sensibiliser les gens à leur vécu, de lire et de se renseigner sur leur culture, d’établir des liens de correspondance d’une ville du sud à une ville du nord, d’une école à une autre, d’encourager leur économie locale en achetant l’art Inuit et j’en passe.
Plus près de nous, il serait bon de se rappeler que lorsqu’on achète ou consomme un produit local, on contribue à maintenir une communauté bien vivante et active. Pensez-y lors de vos prochaines sorties au théâtre, au restaurant, à la librairie ou au magasin.
*qallunaat : personne de race blanche
Pour en apprendre davantage :
-THIBAULT, Martin,2003, De la banquise au congélateur mondialisation et culture au Nunavik, Les Presse de l’Université Laval.
-MALAURIE, Jean, 1989, Les derniers rois de Thulé, Éditions Plon.
-MALAURIE, Jean, 1999, Hummocks 1, Éditions Plon.